LA BRIGADE DE L'IMAGE CORRECTE

Femme - Conte et fable

Gina GRIMONT - Ajouté le 04/07/2010 à 22:30

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                                         LA BRIGADE DE L'IMAGE CORRECTE



    Le soleil était enfin revenu sur Toulouse-la-Bienheureuse, ce qui rendait les esprits gaiement enfantins. Le mauvais temps en plein mois de juin, était considéré ici comme une insulte personnelle.
    J'avais donc décidé, pour une fois, de ne pas prendre mon vélo histoire que ma peau, à chaque pas, jubile doucement des rayons de l'astre vénéré.
    Je traversai la cour pavée de mon petit immeuble et dans le couloir, je croisai mon voisin. Lequel passe ses journées sur la coursive à éructer bruyamment des onomatopées d'ordre pornographique. Quand il me voit, il baisse son volume vocal et grommelle : "Je baise ton cul, salope !" À chaque fois, cela me laisse dubitative. En effet, à 58 ans, dois-je prendre comme un compliment le fait d'inspirer une telle pulsion de sodomie triviale ?
    Il grommela une fois de plus  la phrase rituelle et je pensais qu'il fallait sérieusement que je déménage mais avant il fallait que je trouve du boulot ou un truc qui y ressemble parce mes  maigres indemnités de licenciement  étaient un lointain souvenir, que mes Assedic s'asséchaient tel un marigot sous la canicule, et que de toute façon si je n'acceptais pas  un salaire de jeunette manipulable, je finirais ma misère au soleil, fallait pas se plaindre, moi qui venait du Nord.
    C'est donc un peu énervée que j'arrivai en haut de la rue de la Colombette. De loin, je vis Adrien me faire des grands signes. Je traversai.
    Adrien, c'est le contraire de mon voisin. Il est jeune, beau à mourir et tient absolument à me séduire. Comme je le sais un peu gigolo, je lui ai expliqué la situation.  Il m'a dit que c'était pour le fun. Je lui ai répondu que les jeunes hommes qui voulaient coucher avec leur mère, c'était pas mon truc. Depuis, on est vraiment copains. Mais il est beau quand même.
    Nous avons papoté, raconté quelques conneries qui nous ont fait rigoler et promis de se passer une soirée tous les deux tranquilles dans un bon resto la semaine prochaine. C'est lui qui m'invite. Les semaines étant extensibles à Toulouse, c'est aux alentours de Noël qu'on se fera notre petite soirée. On s'est fait la bise. Il m'a envoyé son regard de velours et c'est donc le coeur léger que j'ai continué mon chemin vers la boutique bio de la place Dupuy.
    En effet, je ne déroge pas à ma consommation régulière de jus de carotte et thé vert bio. Ce n'est pas parce que j'ai le compte en banque en berne que je ne vais pas m'offrir un semblant de qualité de vie de bourgeoise de gauche.
    Baguenaudant dans mes pensées, je sursautai quand deux individus surgirent devant moi. Étaient-ils homme ou femme ? Leurs visages étaient lisses, sans expressions, leurs  cheveux  coupés au carré et ils étaient habillés d'une longue et ample tunique jaune citron aux larges manches, dans laquelle était incrustée des petites lumières qui clignotaient à toute vitesse.
    Ils me barrèrent le passage.
    - Madame, veuillez présenter votre certificat !
    - Pardon ?
    - Vous n'êtes pas au courant des nouvelles lois sur l'Image Correcte ?
    - C'est que je ne me tiens plus trop au courant de la marche du monde, voyez vous !       J'ai tellement de soucis fi....
    - En plus, vous vous plaignez !
    - En plus de quoi ?
    - En plus, Madame, que vous n'arrêtez pas de faire clignoter !
    me hurla une des choses en faisant tournoyer sa tunique dont les clignotants se mirent à ressembler aux gyrophares de la BAC, découvrant un essaim de dealers au Mirail.
    - Et si ça clignote, reprit-il en hurlant, c'est que vous n'êtes pas  passée chez le
    chirurgien de l'Image !
    Devant mon air ahuri, ils levèrent les yeux au ciel :
    - Mais enfin, vous ne savez donc pas que les signes de vieillissement féminin n'ont
    plus le droit de circulation sauf sur présentation d'un certificat du chirurgien de l'Image prouvant que vous avez effectué quelques opérations pour avoir l'air moins... enfin plus jeune.
    - Seulement les femmes ?
    - Ben, oui.
    - Mais... Mais... Ça coûte un fric fou ce genre de trucs ! Comment voulez vous que je fasse, je suis au chômage et je n'ai pas....
    - Ça suffit vos jérémiades ! Dans dix jours vous devez nous apporter votre certificat au Commissariat Central du Contrôle de l'Image. Passé ce délai, il pourra vous arriver des choses graves...
    Ils me tendirent une carte et partirent en ricanant. Je mis mes lunettes et lu :

    Dr Ernest CHAFOUIN
    Spécialiste en redressement de l'Image
    Chirurgien agrée par l'ノtat
    Clinique des Coquelicots Nouveaux
    Chemin des Volets Clos
    Ramonville


    Suivait le numéro de téléphone. J 'appelais illico presto :
    - Secrétariat du Docteur Chafouin, j'écoute... me susurra une voix féminine au bord de l'orgasme.
    Je lui expliquai mon problème.
    - Ah ! mais c'est que vous avez de la chance, nous venons d'avoir une annulation. La dame s'est suicidée. Elle allait avoir 40 ans, elle n'a pas supporté. Donc venez maintenant !
    Puis elle reprit de sa voix d'orgasme :
    - Normalement, c'est 6 mois d'attente...
    Je retournai chez moi chercher mon vélo et regarder sur le plan où se trouvait cette clinique. Nulle trace de ce chemin des Volets Clos. Je téléphonai à nouveau :
    - Vous longez le canal après le Pont des Demoiselles. Il faut y aller à pied ou à vélo.
    - Je suis à vélo.
    - Parfait.
    Elle me donna des indications précises.
    Je pédalai à toute berzingue oubliant de m'extasier sur la beauté divine de ce canal. J'arrivai aux grands immeubles du port de Ramonville. Le macadam filait tout droit le long des péniches. Je pris le petit chemin sur la gauche comme me l'avait indiqué Voix Orgasmique.
    Mais cela me sembla bizarre. Je savais très bien qu'au bout de ce chemin, il y avait une petite maison avec un jardin tout en bataille, arbres, fleurs, herbe s'emmêlant en un joyeux désordre. Sur le côté droit de la barrière était inscrit " La maison de l'ノcureuil ". J'allais souvent la contempler, espérant voir des écureuils batifoler. Mais je n'en vis jamais
    À ma grande stupeur, m'apparut en lieu et place de la " Maison de l'Écureuil " une maison aux larges baies vitrées et au crépi jaune citron identique à celui des tuniques que je voyais virevolter au milieu des arbustes fleuris. Il y avait une semaine encore, elle n'y était pas.
    - Je sonnai. Voix orgasmique me demanda :
    - Mot de passe ?
    - Jeunesse.
    La porte s'ouvrit en un soupir. À l'accueil une tunique jaune me regarda d'un air béat, consulta  son ordinateur et me dit que c'était au troisième étage, porte mauve.
    Je grimpai l'escalier au tapis moelleux dans lequel s'enfoncèrent mes talons aiguilles.
    Je sonnai à ladite porte. Voix Orgasmique me sourit derrière son grand bureau d'accueil. Puis elle fixa mes pieds :
    - Vous faîtes du vélo en talons aiguilles ?
    Je haussai les épaules. Elle me montra la salle d'attente. Des femmes attendaient le
    visage un peu crispé. Arriva enfin mon tour.
    Le docteur CHAFOUIN, la bonne soixantaine, me dévisagea de haut en bas et grommela :
     - En effet.
    - En effet, quoi ?
    C'est qu'il m'énervait celui-là avec son ventre énorme, son triple menton, son crâne chauve et ses bajoues flasques !
    Il me répondit qu'en effet, il était temps. Je lui expliquais très vite que je n'étais pas très fortunée, plutôt assez pauvre, enfin très précaire parce que la crise, le chômage, vous savez ce que...
    Il grommela de nouveau :
    -  Vous avez la CMU, de ce fait ?
    -  Euh.... Oui, oui, j'ai la CMU. Pourquoi ?
    - Étant donné que le certificat de Jeunesse Obligatoire est exigé pour circuler, certaines corrections sont faites à ce tarif.
    Il me demanda d'enlever ma robe. Mon Dieu, cela faisait si longtemps que je ne m'étais pas déshabillée pour un homme et je me retrouvai à moitié nue devant ce mammouth gélatineux qui m'observait d'un oeil de boucher ! Il fixa mes hanches, le haut de mes cuisses puis agita son gros doigt boudiné sur la calculette.
    - Avec la CMU sans supplément, je peux vous faire une lipposuccion du haut d'une
    cuisse d'une durée de deux minutes.
    -   Et j'aurai mon certificat ?
    - Les maintiens de jeunesse CMU sont des certificats d'indulgence renouvelables tous les six mois. Ils offrent néanmoins la même autorisation de circuler que les autres. Notre gouvernement est magnanime.
    Cela a duré deux minutes, en effet. J'étais un peu anesthésiée et j'ai à peine senti le liposuceur s'enfoncer dans le haut de ma cuisse droite. Il faut toujours dégraisser à droite. J'ai entendu un vague glouglouti. Mammouth m'a posé un énorme pansement. Il a ensuite écrit quelque chose sur un papier :
    - Vous donnerez ça à ma secrétaire.

    Tout en tapant sur le clavier, Voix Orgasmique me susurra :
    Vous êtes contente ?
    Je n'ai rien dit. Quand le certificat est sorti de l'imprimante, je me suis sentie importante.

    J'ai descendu les escaliers en penchant légèrement à gauche. Je n'ai pas enfourché mon vélo tout de suite, le temps de m'habituer au déséquilibre.
    J'ai croisé une tunique jaune. Je l'ai hélée :
    - Je voudrais vous poser une question.
    Il s'est approchée. Ses lumières n'ont pas clignoté.
    - Dîtes moi, il  y a une semaine, il y avait une autre maison à la place de la clinique des  Coquelicots Nouveaux. Comment se fait-il que ....
    Il eut un petit air étonné :
    - L'Image, ça va vite, vous n'étiez pas au courant ?









     

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