Sans retour

Thriller - Autre

Anne Vergne - Ajouté le 14/09/2012 à 23:32

Certifié le : 14/09/2012 à 23:44

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    Sans retour

     

    Chapitre 1

    La bouteille de whisky est vide. Deux bouts de doigts jaunis étouffent une pauvre clope. Les mains crispées sur le volant, Aubin tire une longue taffe tremblante de Marlboro toutes les vingt secondes. Dix jours. Dix putain de jours et il sera enfin tranquille. Il dépasse un camion. Les pieds de son fils se prélassent devant le rétroviseur. Alex s’est endormi en fumant son joint. Aubin le récupère. Ça fera patienter le whisky. Le parfum de la petite cousine, Chrissy, lui donne un foutu mal de crâne. Le regard concentré sur son miroir de poche, elle se remet du rouge à lèvres... Rouge pute. Elle râle. La clim est en rade. Les fenêtres ouvertes la décoiffent. Elle ne supporte pas la sueur et s’éponge au fond de teint toutes les cinq minutes.

    Aubin pose sa main sur le klaxon… Au cas où. Un appel de phares à sa femme devrait suffire. La voiture juste devant. Comme toujours, Viviane dirige son monde. Sa famille. Son alcoolique de mari. Son drogué de fils. Sa parfaite petite Chrissy. Elle a pris la tête du convoi avec la caravane. Il faut une main agile pour manœuvrer un tel bolide. Nul autre sur cette terre ne s’y prendrait mieux qu’elle.

    Mais Aubin a trop soif. Sur l’Autoroute A666, en direction du sud, à 13 heures 32 minutes, ce lundi 4 juillet, un ivrogne en manque fait des appels de phares à une caravane qui n’en a rien à foutre.

    « Tonton Aubin, tu veux que je l’appelle pour lui dire de s’arrêter ? »

    Tiens, il y a un cerveau sous ces cheveux blonds permanentés. Aubin émet un léger râle. Chrissy attrape son téléphone.

    Ils s’arrêteront à la prochaine aire. Aubin a menacé de pisser dans la voiture. Ce ne serait pas la première fois. Et Viviane n’y tient pas. Le décorum. Elle a donc cédé. Elle aussi, finalement, a besoin de faire une pause. C’est l’heure de déjeuner. Et puis, en réalité, elle était sur le point de les appeler pour les en informer. Bref, c’est son idée. Comme toujours. Et non pas un chantage de son ivrogne de mari auquel elle n’aurait pas su dire non.

     

    Une pompe à essence. Un relais routier. Quatre places de parking. Et surtout… du whisky. Mais Aubin n’a pas le temps d’aller se l’acheter en douce. Tout le monde suit Viviane. Pour faire plaisir… Ou parce qu’il faudrait être fou pour risquer de la mettre en colère. Autour d’une table de pique-nique dégueulasse, chacun s’assoit en silence. Les parents d’un côté. Les jeunes de l’autre. Viviane impose d’abord les sandwichs qu’elle a préparés. Du thon. Aubin déteste. De toute façon, il n’aime jamais rien. C’est congénital. Alex non plus n’aime pas. Mais il se tait. Cela fait longtemps qu’il a compris. Ça ne sert à rien. Elle a toujours raison. Seule Chrissy les trouve délicieux. Mais il faut faire attention à sa ligne. Surtout à quinze ans. C’est là que tout se joue. Il faut dire que son corps, c’est toute sa vie. Les études, c’est secondaire.

    Viviane autorise dix minutes de pause. Pas une de plus. Et elle prend soin de tapoter sa montre en disant cela. Pour ceux qui seraient trop distraits. Ou juste pour se donner de l’importance. Et chacun part rapidement de son côté, dans un soupir de soulagement.

     

    Alex se réfugie dans la caravane, s’allonge sur le canapé, et se roule un autre joint. Ses vieux n’ont plus rien à lui dire. Du moment qu’il fait semblant de bosser son année de médecine, on lui fout la paix. En douce, Chrissy le rejoint. Elle ferme la porte à clé derrière elle et s’assoit à califourchon sur lui. Ses petites mains maigres desserrent lentement sa ceinture. La jeune fille se mord la lèvre – il parait que ça plait aux hommes – et plonge sa main dans son pantalon tendu. Alex la laisse faire. Ça fait deux semaines que ça dure. Sa cousine a juste grandi. Elle est devenue une femme et sacrément jolie qui plus est. Alex n’a pas su résister. Qui d’elle ou de lui a tenté l’autre, il ne saurait le dire.

    Il l’évitait soigneusement au début. Ils n’avaient rien à se dire. Mais sa mère avait insisté. La pauvre petite était seule désormais. Contraint, il lui avait proposé de regarder un film gore. Étonnamment, elle avait accepté. Alors que la prochaine victime du psychopathe traversait une ruelle sombre du vieux Manhattan, il lui avait tendu son joint, comme ça. Et elle l’avait récupéré. À croire que poser ses lèvres au même endroit que l’autre les avait soudain rapprochés. Ils avaient discuté de leur vie respective, aussi pourrie l’une que l’autre. Ils se comprenaient. Puis elle s’était endormie sur son épaule et discrètement, il avait pris cette petite chose dans ses bras. À son réveil, Alex avait posé ses lèvres contre les siennes sans trop savoir pourquoi il faisait ça à sa cousine. Il n’avait pas réfléchi. Il avait alors eu le sentiment gênant de profiter d’elle…

    Le jour suivant, il l’évita. Sans la moindre considération. Sans un regard. Sans une parole. Il ne la connaissait plus. Alors que les secondes s’égrainaient, aucun être sur terre ne lui dévora autant l’esprit.

    Son sourire. Son parfum. Son silence.

    Lorsqu’on connaissait sa vie, toutes les futilités dont elle s’entourait prenaient un tout autre sens. Il pouvait lire en elle, dans les moments perdus où nul ne l’observait, un subtil désespoir glisser dans son regard. De la colère parfois. Il aimait tout ce qu’il ne voyait pas.

    En la contemplant se déshabiller, ce n’est pas son corps qui l’attire. Il aime tout ce qui est brisé en elle. Tout ce qu’elle cache. Depuis, toutes les nuits, elle le rejoint sur la pointe des pieds. Et si elle tarde, il attrape son portable pour la presser. La différence d’âge, ils s’en foutent. Ils ne voient que ce qui les rapproche. Un masque aux yeux des autres. Un même penchant pour le cannabis. Un dégoût de l’autorité parentale. Mais Chrissy fait des efforts avec sa tante. Elle ne lui a rien fait, à elle.

    Entre deux halètements brûlants, quelques sentiments incestueux commencent à naître. Mais ils prennent tous deux soin de les cacher. À cet âge, trop d’intérêt fait fuir l’intéressé. Ce n’est que du sexe. Point. Le tout est de ne pas se faire attraper.

     

    De son côté, Aubin aussi a remarqué le changement chez Chrissy. Il aurait bien tenté sa chance. Mais Viviane lui colle au train jour et nuit. Elle semble avoir les yeux et les oreilles qui traînent partout. Alors il regarde sans toucher, la main dans le futal. Pendant la guerre d’Algérie, il pensait encore à sa femme avec envie. Aujourd’hui, il rêve de lui tordre le cou. Juste pour qu’elle se taise.

    Il s’est acheté deux bouteilles cette fois-ci. Pour la route. Il s’approche du comptoir et se verse un verre. Puis un autre… Pour oublier qu’avant de commencer à la craindre, la Viviane, il l’admirait. Son courage. Sa détermination. Sa perfection. Elle était tout ce qu’il ne se serait jamais. Par lassitude ou par fainéantise. Mais avec les années, l’aigreur déforme. Du courage, il ne restait que la rage. De la détermination, il ne restait qu’une sorte d’aptitude grotesque à faire des scandales en public pour deux euros en trop sur la note de courses. De sa perfection, il ne restait qu’une certitude biaisée d’avoir toujours raison – même quand elle avait tort – galvanisée par une confiance en elle à toute épreuve. Mais elle n’avait jamais supporté son alcoolisme… Elle ne le supporte toujours pas. En l’espace d’une seconde, il planque le whisky dans son sac. Viviane est là – toujours là – qui l’observe. Mécontente. Elle déteste qu’il boive en conduisant. En plus, il arrivera saoul dans la famille de sa femme. A Villeneuve, près d’Avignon. Ce coin paumé qu’il déteste. Encore une fois.

    Dix ans, déjà que les parents supplient leur fille de le quitter. De refaire sa vie. D’être heureuse. Mais elle refuse. Catégoriquement. « Si elle part, si elle le fout à la porte… que deviendra-t-il ? Il ne sait même pas se faire cuir un œuf ! C’est un ivrogne. Mais pas un mauvais bougre. » Cette rengaine, elle la sort chaque année. Elle veut y croire. Mais si elle en était vraiment convaincue, elle ne passerait pas ses nuits à pleurer, à se répéter qu’elle a raison… à chercher la force de ne pas se faire sauter la tête.

     

    Dix minutes plus tard, Chrissy se rhabille en vitesse. Alex la regarde faire. Trop mince, deux demi-oranges à la place des seins, sa peau douce est un nappage caramel par endroit cristallisé à la cigarette brûlante. Il baisse rapidement les yeux. Regarder, c’est déjà montrer de l’intérêt. Et elle l’a surpris. Son regard. Il termine son joint et il arrive. Ça fait moins suspect.

    Chrissy en profite pour aller aux toilettes. Ceux du relais sont limites, mais elle n’a pas vraiment le choix. Un peu d’eau sur du papier chiotte, le temps de nettoyer la cuvette, et les voilà utilisables. Alors qu’elle se lave les mains, Aubin pousse la porte des toilettes pour femmes.

    « Chrissy, il va falloir y aller…

    -Oui ! J’arrive, tonton Aubin ! »

    Mais Aubin hésite. Ils sont seuls. Normalement, il devrait se diriger vers la voiture. Normalement, il ne devrait pas refermer cette porte. Normalement, il ne devrait pas pénétrer dans cette pièce. Normalement, il ne devrait pas autant s’approcher d’elle…

    « Tu sais que tu es devenue une belle jeune femme, Chrissy… 

    -Merci tonton Aubin ! C’est gentil ! »

    Chrissy sourit, gênée, tandis que ses yeux scrutent la porte.

    « On devrait y aller… Sinon, ils vont nous attendre ! lâche-t-elle dans un souffle, glissant diligemment son petit corps vers la sortie.

    -Attends ! Rien ne presse ! »

    Mais Aubin a déjà dépassé les bornes. Il lui prend le bras, la maintient contre la porte et tente de l’embrasser, son corps fumant l’alcool collé contre ses côtes. La main d’Aubin se place instinctivement sur sa gorge. Sa peau délicatement chaude. La jeune fille s’agite, suffoquant dans un cri. Non ! Silence ! Horreur. Il la lâche, s’excuse. Il a trop bu. Il faut vraiment l’excuser. Il ne faut rien dire. À personne. Surtout pas à Viviane. Ça restera entre eux. Chrissy ne dira rien. Elle veut que la porte s’ouvre. Elle promet. Il ne s’est rien passé.

    Aubin la regarde s’enfuir. Il n’ose pas sortir. Pas tout de suite. Si quelqu’un a entendu un cri… Il cherche dans le miroir une raison à ce qu’il a fait. Mais l’ivrogne qu’il voit ne lui rappelle rien. « Il a une sale gueule, ce type » pense-t-il. Un doigt sur la narine gauche, il mouche l’autre dans l’évier. « Et puis d’abord, c’est vrai qu’elle est bien roulée, la Chrissy… C’est normal ce qui est arrivé. Elle a qu’à pas se maquiller comme ça. C’est pas de ma faute. Mais si elle l’ouvre, je dis qu’elle ment. Q’elle est perturbée par la mort de ses parents. Qu’elle cherche à attirer l’attention… Voilà qui est réglé. » marmonne Aubin.

    Après tout, son père, lui, ne se gênait jamais pour se taper des minettes plus jeunes que lui. Aubin a encore le trou de la serrure collé dans l’œil. Elles étaient drôlement jolies, ces filles. Surtout toutes nues. Étrangement, sa mère n’avait jamais rien dit. Un jour, elle avait prétexté que les draps de leur lit étaient devenus trop sales pour elle, et elle avait préféré dormir sur le canapé. Et chaque jour, Aubin lui répétait qu’elle n’avait qu’à les laver, ces fichus draps. Et sa mère ne lui répondait rien. Une nuit, elle avait disparu avec ses affaires sans laisser d’adresse. Aubin ne comprit ce qui s’était passé que bien plus tard.

    Devant le miroir des toilettes où l’image des petits seins chauds de Chrissy se dessine, Aubin ne culpabilise plus. Il les hait toutes autant que sa « salope de mère qui l’a abandonné » comme disait son paternel. Même si au fond de lui, une lueur de doute se cache. Son père n’est sans doute pas tout blanc non plus.

    Doucement, Aubin ouvre la porte et retarde le moment où il se retrouvera face à elle. Le risque qu’elle ait parlé est bien réel. D’ailleurs, elle n’est d’ores et déjà qu’une sale petite menteuse, avec qui on a été trop gentil. Mais il ne lui en veut pas… Enfin pas trop. Ses idées se noient dans le whisky. Un dernier, pour se donner du courage. Puis, un pas après l’autre, il se dirige vers la sortie.

     

    Adossée au capot de la caravane, Viviane sirote son café au lait trop sucré. Perdue dans ses pensées. Elle remarque à peine la petite cousine qui vient s’asseoir sur le rebord du trottoir, non loin de là.

    « Tu tiens le coup Chrissy ?

    -J’essaie.

    -Ça fait seulement un mois, tu sais… Tu aurais le droit de craquer.

    -Je… Je n’ai pas envie de pleurer. Je suis en colère. J’aurais voulu être dans la voiture avec eux ce soir-là.

    -Ne dis pas ça. Tu es en vie. Je suis sûre que c’est ce qu’ils auraient voulu… Et je suis sûre aussi que tu te plairas avec nous…

    Un frisson secoue la jeune fille. Ses parents l’aimaient forcément… Au moins un peu. Ses souvenirs sont si controversés. Son père se glissant dans son lit, en pleine nuit, depuis toujours, pour lui susurrer qu’il l’aime très fort. Tellement fort. Pour la serrer contre lui. La voir s’assoupir sous son poids. Caresser de sa main ses cheveux, sa bouche, son cou, ses reins… Étouffer les hurlements par des baisers terrifiants d’amour sincère. Sa mère la jalousant pour la tendresse incestueuse qu’elle suscitait chez son père. Les nombreuses chutes sur des coins de porte. Ces portes d’une violence inouïe. Oui. Elle sera sans doute mieux avec eux… Alex la protègera. La manche de son tee-shirt blanc en dentelle essuie son allergie au pollen, au coin de ses yeux trop maquillés. Cette allergie à ces souvenirs. À sa vie de merde. Un peu de rouge à lèvres pour oublier. Du Rouge-Alex. C’est le nom qu’elle lui a donné. Son cousin le lui a offert avant de partir. Il paraît qu’elle est la plus belle du monde avec ça.

     

    À un mètre de là, Viviane avale lentement un café qui lui écorche l’œsophage. Sa sœur, sa petite Julie, lui reste en travers de la gorge. Même morte, elle continue de lui torturer l’esprit.

    Un murmure dans le silence.

    « Je suis sûre que tu te plairas avec nous… » se répète-t-elle doucement.

    Une meilleure mère. La meilleure. Voilà ce qu’elle sera pour Chrissy. Ni égoïste. Ni nombriliste. Ni droguée aux médicaments. Ni mythomane. Ni sociopathe… Ni Julie en somme. Si seulement il y avait eu une raison à ce gâchis. Mais dès que le paternel desserrait son ceinturon, Viviane se plaçait devant, tous les soirs, pour prendre les coups, pour protéger sa petite sœur. Elle l’aimait. Elle aimait aussi, quelque part, son rôle de martyr un rien malsain. Elle remplaçait une mère qui avait préféré crever d’un cancer que de supporter les violences conjugales un jour de plus. Et malgré cela, Julie était devenue… ça. Cette espèce humaine sans conscience, ni sentiments. Pire, elle avait enfanté.

    « Je suis sûre que tu te plairas avec nous… ma fille » répète à nouveau Viviane, sortie de ses songes par l’arrivée tangente d’un Aubin cramoisi. Avec les années, le vin a fini par lui sortir par les pores. Le whisky lui donne une tête de con… mais pas méchant. Soupir. Viviane se relève et tapote l’épaule de Chrissy. Il est l’heure de repartir.

     

    Aubin évite soigneusement le regard de Chrissy. Viviane semble égale à elle-même. Lassée. Outrée par la vue de son mari. À moins qu’elle ne soit au courant. Cela signifierait qu’elle ne lui en veut pas. Ou qu’elle le trouve encore pire que ce qu’elle imaginait. Qu’il ne mérite même pas qu’elle lui en colle une. Non. Définitivement. Elle ne pourrait pas s’en empêcher. C’est une impulsive. Une conne qui milite du côté de la loi… pour ces choses qui se font, contre ces actes innommables, ces crimes impunis. Chrissy a fermé sa gueule. Tant mieux. Elle le fait encore plus bander quand elle est silencieuse. Il s’arrête un instant. Elles sont si proches, toutes les deux. La gamine n’osera jamais rien dire. Si elle parle, elle détruit le dernier semblant de famille qui lui reste. Les seules bonnes âmes qui acceptent de s’encombrer avec elle. Aubin pose la main sur son foie. Un rien douloureux. Le silence de la gamine l’excite. Elle en avait sûrement envie… Sinon, elle aurait parlé. Elle aurait couvert sa nuque dénudée. Elle aurait dissimulée sous un gros pull ses petits seins qu’il imagine si parfaits. Il réessaiera bientôt…

     

    « Où est Alex ? »

    La voix de Viviane s’essouffle dans le bruit des moteurs.

    « Il était dans la caravane… tout à l’heure ! lâche Chrissy discrètement. Il devait pas tarder à nous rejoindre.

    -Alex ? On y va ! »

    Deux coups du poing maladroit d’Aubin dans la porte et celle-ci s’ouvre dans un grincement. La caravane est vide.

    « C’est bien lui ça, il est parti se promener en laissant tout ouvert ! » râle-il. Son fils n’est pas parfait, mais il lui ressemble. La guerre et l’alcool en moins. Et puis, sa mère est chiante… ça se comprend.

    « J’en doute… Je suis restée sur ce trottoir et je ne l’ai pas vu sortir. Chrissy, tu es sûre qu’il était là ? insiste Viviane.

    -Oui ! Certaine ! Je… lui ai parlé, il y a dix minutes à peine. »

     

    Chrissy se glisse à son tour dans la caravane. Les lunettes de soleil d’Alex gisent à terre, à côté d’un cadavre de joint. Ce joint qu’il prétendait vouloir terminer avant de les rejoindre. Chrissy le sait. Alex ne supporte pas les bouts de joint. Du gaspillage. Que l’on veuille seulement se détendre, comme lui, où se défoncer la gueule, il faut assumer. Cette merde coûte suffisamment cher comme ça pour ne pas jouer les riches, et en laisser. Des principes de moralité sur le cannabis. C’est absurde, mais depuis qu’ils sont sortis de la bouche d’Alex, elle les appliquera toute sa vie.

    « Il faut le retrouver… Je suis sûre qu’il s’est passé quelque chose. Alex ne va nulle part sans… ses lunettes. Je l’appelle… » Chrissy a changé un mot par un autre. Tout aussi crédible. Ses lunettes, il les as toujours sur le nez. Même pour aller pisser. « Les yeux sont les fenêtres de l’âme, lui a-t-il dit un jour. On peut lire les secrets d’un homme dans ses iris. » Depuis, elle dissimule le bleu de son regard derrière des verres de star. Lorsque le monde n’a plus cette hideuse couleur rose, Chrissy est nue. Pour lui. Ses secrets. Ses sentiments. Son passé. Rien que pour lui. Lorsque son regard croise enfin le sien, il pénètre son âme. Tandis que les autres contemplent leur reflet dans ses lunettes rose pimbêche.

    Les sonneries s’éternisent… dans le vide. Au glas du répondeur, un frisson la déchire. La voix de Chrissy tremble légèrement.

    « Salut Alex ! T’es où ? On doit repartir. On t’attend à la caravane ! Bouge-toi ! Reviens vite. »

    Chrissy est la seule a avoir vu la couleur des iris d’Alex depuis des années. Il le lui a assuré. Il est de ceux qui préfèrent se taire plutôt que de mentir. Nul ne transgresserait ses propres règles, à moins d’y être forcé…

     

    Troublée, Viviane tripote son gobelet avec nervosité. Elle n’avait jamais remarqué l’attachement que Chrissy semble porter à son fils. Est-ce réciproque ? Alex n’a pourtant jamais rien laissé paraître. Sauf peut-être lorsqu’il propose d’aller la chercher chaque jour, dans sa chambre, pour le repas. Ou lorsqu’ils regardent des films d’horreur ensemble. Alex lui tient compagnie. C’est normal, après ce qu’elle vient de vivre… Il est comme un frère. Voilà tout.

    « Ne t’en fais pas, on va faire le tour du relais. On ne partira pas sans lui. » La voix de Viviane se veut rassurante. Mais elle doute, elle aussi. Les lunettes d’Alex sont toujours greffées à ses yeux. Comme si un cordon ombilical s’était soudainement créé entre ses orbites et ces foutus verres noirs à l’âge de treize ans. Depuis, il vivait dans l’ombre. Ce qui lui était apparu comme une envie de se démarquer, une mode, un style, avait fini par devenir un signe d’introversion sévère. Mais aucun psy n’avait pu lui soutirer le moindre mot. Aubin avait suggéré que son fils en avait juste marre de voir la sale gueule de sa mère, et Viviane, blessée, avait baissé les bras.

     

    Chrissy, adossée au pneu chaud de la caravane, laisse une larme glisser sous ses lunettes. Le tarmac est brûlant. Mais sans lui, le monde n’a plus le moindre sens. S’il l’a abandonnée, c’est qu’elle ne vaut rien. Sauf l’enfer. Hébétée, incapable de réfléchir, elle abandonne son corps brisé, immolant son âme au soleil incendiaire.

    Chacun des parents a disparu de son côté. Un tour du relais. Une fouille rapide de chaque lieu. Viviane repasse derrière Aubin. Avec tout ce whisky, il ne reconnaîtrait pas un éléphant à trois mètres.

     

    Quinze minutes de recherches sont suffisantes aux premières conclusions. Alex a disparu.

     

    Présentation des 10 épisodes

     

    1) Autoroute 666. 4 Juillet. Aubin, accompagné de son fils Alex et de la cousine Chrissy, suit la caravane conduite par Viviane, sa femme. À l’heure du déjeuner, arrêt dans un relais routier. Après le repas, Alex et Chrissy se retrouvent en secret. Aubin boit, puis tente d’embrasser Chrissy et la laisse partir. Celle-ci rejoint Viviane qui lui parle de la récente mort de ses parents maltraitants. Heure du départ. Alex a disparu.

     

    2) Viviane refuse de contacter la police. Fouille du relais. Chrissy est effondrée. Elle l’aime. De retour, Aubin a retrouvé le portable d’Alex. Inquiet, il ne comprend pas que Viviane refuse d’appeler la police. En larmes, celle-ci sort pour téléphoner à son amant. A son retour, elle trouve un journal. En titre : disparition d’une adolescente, 2 mois plus tôt. Flash back sur un appel de sa jeune sœur, une nuit : un accident horrible. Viviane est tirée de ses songes par la voix d’Aubin au téléphone.

     

    3) Il est en contact avec la police. Viviane raccroche. Chrissy s’énerve et dévoile la raison secrète qui retient Viviane. Sa relation avec un ami de son fils, à l’époque mineur. La plainte des parents les interdit de s’approcher, mais ils se voient toujours. Elle craignait que son mari ne l’apprenne par la police. Aubin hurle et Viviane s’en va.

     

    4) Aubin console Chrissy. Ils font l’amour puis regrettent. Chrissy découvre alors une caméra cachée. Dehors, Aubin remarque le journal que Viviane a jeté. Flash back : après l’appel de sa sœur, Viviane part discrètement dans la nuit. Il la suit jusqu’à chez sa sœur et entend des cris.

     

    5) Chrissy montre la caméra à Aubin et dit suspecter un chantage de Viviane. Viviane trouve la veste ensanglantée d’Alex et appelle la police. Caravane : Aubin et elle se disputent à propos de la vidéo. Elle dit ne pas comprendre et décide de divorcer. Chrissy pleure sur la veste d’Alex et trouve une photo d’adolescente à l’intérieur. La même que sur le journal. Au dos, une menace. Flash back de Viviane : sa sœur a tué l’amante de son mari et veut de l’aide pour cacher le corps.

     

    6) Chrissy nourrit le chat. Immédiatement, le chat meurt devant eux, empoisonné. Elle pense qu’on tente de les tuer. Viviane tend la photo à Aubin. Flash back d’Aubin : chez la sœur de Viviane, il découvre le meurtre de l’adolescente et veut appeler la police. Sa femme refuse. Dispute.

     

    7) Aubin se réfugie au bar. Chrissy veut enterrer le chat et trouve, sous les yeux de Viviane, de la mort-aux-rats. Viviane pense qu’Aubin veut la tuer, et Chrissy lui confie qu’il a refusé qu’elle voie le téléphone d’Alex.

     

    8) Chrissy va chercher Aubin pour en parler et l’informe pour la mort-aux-rats. Aubin pense que Viviane veut le tuer, et vice versa. Viviane, dans le portable d’Alex, découvre des messages où son mari dit vouloir la tuer pour avoir aider sa jeune sœur dans son crime. Alex tentait de l’en empêcher. Elle empoisonne Aubin.

     

    9) La police arrive. Viviane, en catatonie, Chrissy raconte ce qu’elle sait : l’infidélité de Viviane… Pour la police, Aubin a tué son fils, et Viviane a tué son mari. Chrissy joint quelqu’un pour venir la chercher.

     

    10) Alex et Chrissy se retrouvent seuls dans la caravane. Meurtriers sans parents, ils ont vengé le meurtre de l’amie de Chrissy, violée par son père. Ils sont désormais libres de vivre leur amour incestueux.

Tags :Concours "l'autoroute", Thriller, Huis clos.

Commentaires (7)

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fleche

Par Mathieu | il y a 8 mois

Ca me plaît beaucoup. J'ai lu d'une traite...peut-être un peu vite mais je prendrai le temps de revenir. La sortie Nîmes Ouest de l'A9 n'étant pas loin !

Abus

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fleche

Par Anne Vergne | il y a 8 mois

Merci! C'est vraiment gentil d'avoir pris le temps de lire... même vite! Et je suis heureuse que cela se lise surtout! =) Car je l'ai voulu un peu "trash" parfois... =}

Abus

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fleche

Par Anto | il y a 8 mois

Je trouve cela très a mon gout! bravo!

Abus

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fleche

Par Anne Vergne | il y a 8 mois

Merci pour ce petit mot! Et quand "la fin du monde" sonnera - très sympa d'ailleurs - je serai devant un clavier plein d'étoiles! =)

Abus

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fleche

Par Abiclown | il y a 8 mois

je le marque aussi ici : un superbe style, sobre et puissant, incisif, qui "prend" et me "prend" immédiatement, je suis très admiratif, d'autant plus que je ne sais pas faire. Mon préféré.

Abus

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fleche

Par Anne Vergne | il y a 8 mois

Je te remercie... C'est gentil! Mais ton style n'a rien à m'envier! Que tous ceux qui atterrissent ici par choix, par hasard, ou par erreur, filent admirer ta plume! =)

Abus

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fleche

Par Anne Vergne | il y a 7 mois

Toujours quelques bugs, des phrases coupées dans une version, et pas dans l'autre... Je ne sais pas comment faire...

Abus

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