C'est une fin de nuit, ou un début de jour, ou peut-être les deux mêlés parce que j'ai trop bu. Je ne sais pas où sont partis les autres, on dirait qu'on les a éclipsés en silence. Il ne reste que lui, moi, et une lampe de chevet qui éclaire autant qu'une veilleuse d'enfant. Qui projette des formes animées sur le plafond et m'hypnotise. Je devrais être ailleurs, je n'y suis pas, je suis là et il y avait quoi dans mon dernier verre ?
- Manon ?
Je lève les yeux sur lui.
- Je t'aime en rail de coke sur un cd rayé.
Raphaël me balance ça avec des yeux brillants et sincères, suffisamment vitreux pour que je me vois dedans. Je voudrais ne pas sourire. Je voudrais les trouver vulgaires, lui et son cd. Lui et ses yeux qui ne se posent plus nulle part. Il me parle, il me cherche, s'il se tait je pourrais peut-être le trouver narcissique. Ses yeux brillent, il dit des trucs qui n'ont pas de sens, sa voix vacille et je le trouve juste carrément sexy. Je me demande vaguement si c'est un bon ou un mauvais signe, d'être la drogue de quelqu'un. Je me demande pas si j'ai envie de l'être.
- C'est bon signe tu crois ?
Il attrape maladroitement la bouteille de whisky, se serre un verre parce que je suis là, sinon il boirait au goulot. Ma mère serait choquée, mais moi l'attention me touche. Il le vide d'un trait, et me fixe. Longtemps.
- Ca dépend... Je suis étrange quand tu me manques. Mais quand tu es là, tu décuples tout le reste. Tu ne donnes pas seulement un sens à ma vie, tu es le prisme à travers lequel je contemple le monde. Tout est plus beau quand ça passe par toi avant... Tu vois ?
Il a dit ça presque sans respirer, avec la voix assurée et chantante des gens désinhibés. Il fait défiler ses idées, doucement, les mots tombent comme des certitudes. Il joue à m'aimer. Ou il m'aime à en jouer. Tout tourne et devient flou, et je sais que c'est trop tard. Mes jeux sont faits, mes barrières fêlées. Il enroule une mèche de mes cheveux autour de ses doigts.
Son coeur m'a prise de court, son corps m'a prise tout court. Reste ses yeux. Comme deux pantins qui me renvoient ses sentiments, décuplés à chaque mouvement.
- Manon ?
Je souris pour avoir l'air calme, alors que tout à l'intérieur de moi vient de s'effondrer dans un amas de verre brisé sur du coton mouillé. Les bouts tranchants me piquent, ça fait des papillons qui butinent dans mon ventre.
- Manon, ça va ?
Je lui souris. Satisfait, il attrape un autre cd et dit :
- On s'en fait un autre pour s'aimer toutes les nuits ?
Commentaires (18)
Par Reverrance | il y a environ un an
très beau
Abus
Par Wen | il y a environ un an
Très bien rendu cet amour non contrôlé. Piquant comme du verre brisé dans du coton mouillé...
Abus
Par Alice Neixen | il y a environ un an
Merci Reverrance :) Merci aussi d'être passée sur d'autres textes, j'ai découvert les tiens aussi !
Mathieu, c'est ta fidélité 'complimentaire' qui est un plaisir pour moi :)
Wen, je ne sais pas si l'image est convaincante, mais le commentaire l'est !
Merci à vous d'embellir ma journée :)
Abus
Par Sweety | il y a environ un an
une bien jolie déclaration ...j'adore ce tres beau texte
Abus
Par Mystéria / Karine | il y a environ un an
oui, vraiment très beau!
Abus
Par Divagations solitaires | il y a environ un an
Très beau.
Et j'adore la fin! Joli programme!
Abus
Par IRO Yume | il y a environ un an
C'est magnifique (1). Ce choix des mots...c'est magnifique (2) comme tu les choisis et ce que t'en fait...c'est triste et surtout magnifiquement (3) triste, et sensible, très. Et j'écris ce commentaire comme un gamin, sans même faire l'effort de trouver des synonymes en répétant comme un idiot que c'est magnifique (4) mais on s'en fout parce que c'est magnifique (5)vraiment!
Abus
Par eroliange | il y a environ un an
J'adore ce texte qui, trop court, me laisse sur ma faim. Cette idée d'un amour 'sale', car choquant la morale publique, c'est excellent. Oser se dire le fonds de nos pensées, nos sentiments, nos envies, oser y céder, dans un état second... C'est très seventies, période libertaire.
Ecoutez, CSNY joue 'almost cut my hair', Nous avons des lunettes en coeur, et des vêtements en fleur et tout n'est qu'inconscience et confiance. Peace and love.
Je sais, je dérive, mais, aujourd'hui, toute cette inconscience est tellement loin, mais si proche de nous. Quel que soit notre état, on nous a appris que l'objectif, l'équilibre, la raison de vivre, était l'argent, le boulot, mais, en définitive, pour être heureux, il nous faut deux choses: la sensation de liberté et l'amour.
Merci Alice, pour ce retour aux sources.
Abus
Par anonymous | il y a environ un an
merci pour cette lecture on aimerai en avoir plus des comme celui la
Abus
Par Alice Neixen | il y a environ un an
Sweety, Mys, merci pour votre délicatesse :)
DS (si je peux me permettre), ton joli programme m'a laissé entendre "et si j'écrivais une suite?", j'y travaille, pour voir ce qu'ils vont faire, ces deux-là, toutes les nuits !
Tom, je suis juste... waoh! Sans voix devant ton commentaire, autant de compliments, je suis très touchée :) et je ne m'offusquerais surtout pas que tu répètes un mot comme ça! (surtout que t'es plutôt drôlement doué aussi, pour les choisir...)
Mathieu, je suis flattée pour tes variantes, et ce deuxième commentaire ! Coup de cœur j'avoue j'espère secrètement!
Eroliange, je suis partie sur cette idée pour la suite parce que c'est précisément l'idée que je voulais faire passer, ce bonheur instantané, sans question, sans avoir peur des choses, juste oser, profiter, vivre.
Bienvenue Anonymous, je vais suivre ce joli conseil, en espérant te retrouver au rendez vous :)
Abus
Par Junon | il y a environ un an
Bon... en tout cas, c'est coup de coeur pour moi, sans conteste, et sans hésitation, parce que c'est juste... magnifique ! (oui, je sais, je pompe sur Tom, mais j'ai aimé son commentaire ;-)...)
J'adore: "tu es le prisme à travers lequel je contemple le monde. Tout est plus beau quand ça passe par toi avant...", ou aussi cette image si belle.. "tout à l'intérieur de moi vient de s'effondrer dans un amas de verre brisé sur du coton mouillé."
J'aurais voulu l'avoir écrit, si, si ... :))
Abus
Par aglouzab | il y a environ un an
Oui, très beau texte, très fluide et empathique... un peu agaçant aussi, je l'avoue : mais qu'est-ce qu'ils ont de si bien, ces hommes désinhibés ???
Abus
Par Alice Neixen | il y a environ un an
Junon, merci pour ces jolis mots, pour le coup de coeur, et pour les jolies formules :)
Aglouzab, je ne saurais pas l'expliquer, je ne crois pas que ce soit seulement le côté désinhibé, il y a aussi la facilité avec laquelle ils prennent tout, leur côté sans règles, que du ressenti, à moins que ce soit simplement leur inaccessibilité qui fascine... Mais bon, tout est relatif, ils sont sûrement bons à vivre, mais pour le reste... Pas de jalousie à avoir ;)
Abus
Par hermanoïde | il y a environ un an
J'aime cette ligne de crête. Je trouve ce texte à la fois réaliste et fataliste, pour moi il exprime bien l'ambigüité des sentiments par lesquels on est traversé dans la vraie vie. Belle écriture.
Abus
Par Lubine | il y a 12 mois
Vraiment magnifique ! (ça change, pour le compliment !). Je viens de lire quelques uns de tes textes, et j'adore tes ambiances, vraiment. Je continue de lire !
Abus