Sacem

Bien cru chez les Chtis

Horreur - Nouvelle

Giovanni Portelli - Ajouté le 25/10/2012 à 22:13

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    C’est sûr, nous avons tous vu des films de zombies à nous glacer le sang. Sur nos messageries, elles ont défilé les photos de fillettes grimées façon Samara, la petite championne du démembrement. Moi je rigolais peinard du bon côté de l’écran, sur mon convertible au doux nom suédois, un paquet de chips et une bière à portée de main. On ne sait jamais, des fois que la blondinette de service mettrait deux scènes de plus à tomber la tête la première sur le présentoir à couteaux. Oui, c’est sûr, mais comme dit la blondinette, ça c’était avant.

    C’était avant que les nuages radioactifs aient leur passeport, avant que les poules n’attrapent des dents à vous déchiqueter un pitbull. Non je plaisante, les poules ont seulement passé l’arme à gauche. Les étourneaux en revanche, difficile de savoir s’ils ont subi la contamination comme nous. Ça vole en bande ces vacheries-là et ça vous tomberait dessus comme la misère sur les pauvres, des fois que la chair fraîche viendrait à manquer. Hitchcock les avait vus venir, les piafs, mais pas ma voisine. Un beau matin, elle s’est fait soulever de terre par une horde de pigeons, comme ça, en pleine rue.

    Et sans qu’on ait eu le temps de dire quoi, voilà qu’elle s’est mise à marcher comme un automate, les yeux révulsés, crachant et hurlant, comme si sa cervelle bouillonnait sous sa permanente, sur le point de lui dégouliner des oreilles en une coulée de morve sanguinolente. Certains ont réagi plus vite que moi, partant d’un bon sentiment. Elle était sous le choc, mais vivante, il fallait donc la secourir. Dans ce genre de marathon, les samaritains sont comme les obèses, ils voient leur espérance de vie dégringoler en flèche et tombent comme à Domino Day !

    On ne peut pas dire, les militaires ont bien fait leur boulot. Zones de quarantaine, barricades sur les routes, famas bien en vue. On leur a bien fait croire qu’ils encerclaient le problème à un moment, qu’il suffisait de tenir le siège et que ces sales enragés allaient s’épuiser, voire se tuer à la tache… de sang ! Chapeau ? Non elle était facile, celle-là. Hélas pas question de faire une bonne lessive avec un bon gros missile atomique. On est en France. On a des valeurs tout de même, on respecte son concitoyen, même s’il taille une bavette avec ou dans son prochain, je ne sais plus bien à la longue. Alors forcément, ça se propage, ça se diffuse, ça se répand. Et qui va rapidement se retrouver encerclé à son tour ?

    Voilà comment, en une dizaine de jours, Horror city a finalement pris le pas sur Cambrai. Evidemment le succès de Bienvenue chez les Ch’tis a donné des idées de remake. Toutefois on avait envisagé une version américaine, pas la version traiteur. C’est quand même dans notre bon vieux Nord que les choses ont dégénéré en premier. La télé n’a pas longtemps couvert la situation. Les avions ont proprement déserté notre espace aérien, des fois que la menace serait volatile. Inutile donc de chercher à sortir du patelin, on ne ferait pas un kilomètre sans se faire assaisonner.

    Les gens ont bien tenté de témoigner sur les radios locales, seulement on nous a coupé jusqu’aux téléphones portables ! C’est là que je me suis indigné. Tant que j’avais Internet et mes parties de poker en ligne, c’était supportable, l’apocalypse. En effet, en voyant la voisine virer cannibale, je me suis dit que la première chose qui suivrait serait la mise à sac des supermarchés… par les retraités ! J’ai donc pris les devants, blindé deux ou trois caddies d’affilée de pâtes, de boîtes de conserve et de packs de bières avant de me barricader chez moi.

    Côté bricolage, cela n’a pas été trop compliqué. Les planches, les clous, très peu pour moi. Les gars qui m’ont changé les fenêtres m’ont soutenu qu’elles pourraient subir l’assaut d’une tempête tropicale sans céder. Alors avec les ongles de la mère Denis du 19 ou les bridges du pépère du 17, j’aime autant vous dire que je suis à l’abri ! Moi j’habite au 21, dans une raquette. Ce qui me désole au fond, c’est qu’à part les blindés qui ont pris possession de l’autoroute A2 pour verrouiller l’ouest de la ville, je n’ai pas vu de course poursuite, ni de grand accident. C’est morne, monotone, lassant presque.

    La télé a continué à diffuser mes séries préférées. Les copains de l’agence d’intérim, en plein centre-ville, ne m’ont pas rappelé pour la mission d’accrochage des guirlandes de Noël comme à l’accoutumée. Ils ont dû faire face à un coup de feu dans la restauration, faut croire. C’est ce qui marche le mieux ces temps-ci. De toute façon la première règle dans une situation de ce genre, c’est de rester chez soi.

    Ce serait une invasion d’extraterrestres, je vivrais probablement dans ma cave, mais là, si on prend garde à ne pas laisser une porte légèrement entrouverte ou qu’on n’allume pas d’halogène à l’étage dans la nuit, c’est relativement tranquille comme voisinage, le zombie. Ça chope les passants égarés, hagards, les fouteurs de brin en somme. L’intelligence du mort-vivant n’est pas même assez développée pour actionner une poignée de porte. Jouer les ventouses sur les carreaux, un filet de bave d’un mètre accroché à la mâchoire, oui. Passer au travers, je l’ai dit plus haut, ce ne sont pas des béliers non plus, les zouaves.

    Cela dit, pour rester chez soi, quelques règles d’hygiène s’imposent. L’eau courante faut oublier, les zombies ont aussitôt investi la station d’épuration et l’usine de produits laitiers. Ce doit être leur façon d’aller à la piscine ou en thalasso, qui sait ? Je venais de faire ma tournée des grandes surfaces que ça commençait déjà à brûler chez nos amis pour la vie. Il y a bien un ou deux survivants qui se sont jetés de désespoir sur mon capot, pleurnichant que je les emmène. Mais bien sûr, et chez moi c’est open bar tous les soirs ensuite ? Non, et puis la famille, les amis, vaut mieux ne plus y penser non plus. Sauf cocktail Molotov, ils se divisent en deux catégories, bleus ou saignants.

    J’ai trouvé cocasse que les choses aient démarré dans notre région pour une fois. D’ordinaire c’est le Tour de France ou les petits bonbons qui font parler de nous, pas les master class de charcuterie. Cambrai est cela dit une belle ville de ce côté-là, avec ses andouillettes, son poulet à la bière, ses tripes, son pâté de foie aux prunes, son lièvre au raisin, j’en passe et des meilleures. Autant de spécialités auxquelles on rend hommage avec de belles natures mortes dans les rues ces derniers temps.

    Alors vous allez me dire, pourquoi est-ce que je joue les reporters sans frontière en direct du front au lieu de me siroter une de nos merveilleuses bières devant la téloche ? J’ai beau fanfaronner et raconter mes carabistouilles, je sais bien qu’un jour je n’aurais plus de boîte, que la bière viendra à manquer et pire encore, je n’aurais plus de papier toilette parfumé à la lavande. La contamination va se propager et les militaires ne pourront pas tout le temps déglinguer les quartiers de viande avariés à ma place. Le plus cruel, c'est que le cours du porc va s’effondrer et je ne pourrais même pas faire un barbecue pour fêter ça…

    J’aurais bien aimé que les seuls à m’emmerder soient l’hémorroïde. Mais il a fallu que toutes ces nations soi disant en avance nous pondent un de leurs brins chimiques pour nous changer en rois de la pop en panne de chorégraphie. Qu’est-ce que je vais devenir comme zombie avec mes kilos en trop, mon diabète et ma calvitie ? Vous pensez que s’ils me chopent ils me garderont pour faire des confitures ? Remarquez je n’aurais jamais été aussi près de porter le nom d’un savant célèbre ! Non pas Albert ! Frank…

    Je m’imagine bien, sautillant sur les pointes, le ventre à l’air, voire les tripes, dans un beau ralenti de cinéma, un bras arraché dans une main en guise de bâton de majorette, une ceinture de saucisses pour tutu, un vrai rat de l’opéra garni. Je traverse l'Avenue de Paris entre divers commerçants régalant leurs clients à coups de hache dans la tronche. Et avec ceci ? Les pompiers dévorent les chatons sur la branche dont ils n’ont pas su descendre. Les agents de police sautent à la gorge des mauvais conducteurs. Les écoliers découpent la maîtresse. Que de réjouissances ! Chaque mur reçoit son baptême du sang, parce que ceci est notre sang, et ceci est… ma chère, lâchez donc ma cheville, je n’ai pas fini mon footing !

    Finalement la vie ne doit pas être si mal quand on est décérébré. En discothèque on peut bien pousser le volume de la musique à s’en péter les tympans, de toute façon on est mort ! Plus de régime, plus de ligne à surveiller, plus de facture à payer, plus de souci de santé ! On est mort. Plus de crédit, plus de loyer, plus de belle-mère ! Elle est morte elle-aussi ! La mort c’est plus marrant, c’est moins désespérant, en rampant ! Ils seront tous autour de chez moi bientôt. Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir leur dire pour qu’ils dégagent. Ding dong ! C’est le petit livre de ton foie. Dégagez les prêcheurs, je ne mange pas de ce pain-là ! Ding dong le calendrier des éborgneurs ! Désolé plus de monnaie ! Mais regardez-moi le rouge vif dans l’œil exorbité du petit chat ! Pas de quartier, braisons !

    Pour mon dernier jour sur Terre, je ne veux pas faire n’importe quoi. Courez mes braves gens, prenez vos voitures, fuyez aux quatre vents, allez-y ! Déjà que c’est bouché pour les départs en vacance, aux chassés croisés et aux heures de pointe, autant demander à un fast-food un menu végétarien plutôt que d’espérer faire cent bornes sans tomber sur un bouchon. M’armer jusqu’aux dents et me farcir trente-cinq milles habitants ? Les phalanges de Rambo ont fini en cure-dent à ce jeu-là. Alors quand tu demanderas au Ch’timi ce qu’il fera de sa fin du monde, il te dira « bo un demi, min tiot, cha donnera un bio goût al viand’ ».

    Parce qu'on est comme ça, nous, les zombies de Ch’Nord, on a "l'cœur sur eul main". On aime bien se fendre la poire entre potes et même si tout le monde aimerait bien savoir ce qu'on y met, dans nos fricandelles, on ne le dira pas, fin du monde ou pas...

Tags :Nord, Cambrai, Fricandelles humaines, Humour noir, Spécialités charcutières commentez si vous aimez ! :) !, Concours "peurs sur la ville" storylabzombies

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Commentaires (9)

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fleche

Par Mathieu | il y a 8 mois

Merci à Roxylady d'avoir placé cette pépite dans son rayon "Coup de coeur"...je serais passé à côté sinon. Splendide !

Abus

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fleche

Par Giovanni Portelli | il y a 8 mois

merci beaucoup

Abus

Gio_54

fleche

Par Giovanni Portelli | il y a 7 mois

j'aime beaucoup aussi ta petite musique de nuit. ça ferait un bon thème pour un film dans la lignée de The Grudge. merci encore pour ton "coup de coeur".

Abus

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fleche

Par EliseS | il y a 4 mois

Merci pour le commentaire. Décue je suis. Félicitations à vous. CDT

Abus

Gio_54

fleche

Par Giovanni Portelli | il y a 4 mois

merci pour votre passage sur cette page. le choix final du jury n'enlève rien au fait que certains textes étaient tout de même excellents et inventifs.

Abus

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fleche

Par Yvette Dujardin | il y a 4 mois

Bravo, pour une fois que le Nord ne sert pas de cible risible comme le fait Arthur Roubignolle (son nom lui va bien) Un texte à lire et relire, de bons jeux de mots, très inventifs. Mais tu ne savais pas que le nuage s'est arrêté à la frontière Belge? Habitant a qq km je certifie que comme en 40, les Belges l'ont laissé passer, ben tien! CDC Giovanni.

Abus

Gio_54

fleche

Par Giovanni Portelli | il y a 4 mois

merci j ai dans l idée que nos règions ont suffisamment de timbre pour être un support viable à de belles histoires sans aller sans cesse perdre dans un contexte usa certes plébiscité par le marketing des vendeurs de livres au kilo. aujourd'hui cela a fait la différence. merci chère voisine votre compliment me touche beaucoup

Abus