Je me souviens de cet après-midi-là.
L’expérience mariée aux codes sociaux de la relation amoureuse m’avait enseignée que le baiser est souvent la concrétisation d’une union de deux êtres sur le plus ou moins long terme. Souvent, donc pas toujours. Car quand on envoie balader les règles, les codes de la spontanéité et de l’instant présent prêchent une toute autre parole. Celle de la magie.
Je me souviens de cet après-midi-là.
La terrasse d’un joli café du centre comme terrain de jeu, un demi et une menthe à l’eau pour contrecarrer les effets déshydratants d’un soleil de juin très en forme, nous nous retrouvions. Quoi de mieux que deux chaises face à face pour rompre six mois d’un silence aussi froid qu’un 12 décembre lapon. Comme une deuxième rencontre, nous réapprenions, discrètement et sans rien dire, les traits du visage de l’Autre, ses mimiques et ce petit quelque chose qui nous manquait finalement assez pour convenir de simplement prendre un verre.
Je me souviens de cet après-midi-là.
Petit à petit, les autres autours ont disparu, doucement. Même le serveur, qui se prenait régulièrement les pieds dans la lanière de mon sac à main ne retenait plus notre attention. Tous ces éléments se fondaient progressivement dans un paysage que cette journée voulait nouveau, dépeint pour nous, par nous, aux couleurs de nos discussions. Gommer l’univers pour n’en garder que cette table, et nos deux chaises. Entre deux gorgées de demi pèche me parvenaient des questions sur ma vie maintenant, depuis la dernière fois que l’on évitait soigneusement de dater. Mon calendrier saignait encore un peu, et c’était pas beau à voir. Interrogations auxquelles j’apportais d’enthousiastes réponses au goût mentholées. Je nous revois descendre la coupelle de petits biscuits apéritifs offerts très professionnellement par le cascadeur au plateau noir et tablier blanc comme deux mômes qui savent que le grignotage entre les repas nous vaudraient des coups sur les doigts. Mais nous étions là en quête de ressources vitales : il avait soif d’apprendre ma vie, et j’avais faim de tout lui raconter, sans en oublier une seule miette.
Je me souviens de cet après-midi-là.
Où il a lu. Depuis quelques temps vivait la promesse de l’écriture d’une nouvelle à la naissance de laquelle il en serait le premier, et peut-être unique lecteur. Arrachée de mon sac comme Excalibur à son rocher, son regard tinté de malice enfantine me fit entendre qu’il serait incapable d’attendre plus longtemps pour en commencer la lecture. Rien que quelques lignes, une page tout au plus.
Cinq minutes, trois pages et le double de « je termine cette phrase et j’arrête, promis », je l’observais parcourir mes lignes comme un devin y cueille l’avenir.
Je me souviens de cet après-midi-là.
Et de la tournure qu’ont pris les évènements naissant de cette seconde rencontre. Un avenir lu entre mes lignes, traduit sous un soleil de plomb. Ma peau de porcelaine me murmurait de quitter les flammes pour l’ombre rassurante, mais je restais sous l’emprise de tous les rayons qui prenaient mon épiderme pour cible. Plutôt brûler cent fois que trahir une seule seconde de cette parcelle de vie.
Alors que je sentais le soleil gourmand me croquer doucement les épaules, il leva les yeux de mes pages, referma le livret et l’inséra dans sa grande enveloppe. S’en suivit un silence des plus parlants au regard duquel la plus virulente explosion n’eut été guère plus bruyante.
Je me souviens de cet après-midi-là.
Où tout est allé si vite que nous eûmes de temps d’un arrêt prolongé sur (chaque) image. Une gorgée de menthe à l’eau – la dernière-, une autre de demi – l’avant-dernière-, et puis, sa main sur la mienne, au centre de cette table, au cœur du Monde.
Je ne saurai dire combien de temps nous sommes restés là, sans dire mot, laissant les lignes de nos mains composer d’elles-mêmes un avenir proche, très proche. Si proche qu’on le tutoyait déjà, en silence.
L’expérience mariée aux codes sociaux de la relation amoureuse m’avait enseignée que le baiser est souvent la concrétisation d’une union de deux êtres sur le plus ou moins long terme. Souvent, sauf quand le corps envoie valser toutes les règles, vidant tous les discours du monde de leur sens le plus profond face au dialogue de nos dix doigts.
Je crois que c’est à cet instant-là que nous avons su. Quand sous nos yeux nos mains se sont jointes, deux membres envolés du reste de nos êtres. Le soleil picorait de plus belle chaque centimètre de ma peau dénudée. Déguste donc, bel Astre. Ce n’était rien face à cette chaleur intérieure qui m’assassinait littéralement. Et toutes les menthes à l’eau d’Eddy Mitchell n’auraient rien changé.
Tout était là, sous nos yeux.
Car quand on envoie balader les règles, les codes de la spontanéité et de l’instant présent prêchent une toute autre parole. Celle de la magie.
Je me souviens de cet après-midi-là.
Commentaires (6)
Par CoquilleDoeuf | il y a 4 mois
Magnifique après-midi Fanny! Délicieux avec sa fraîcheur de menthe.
Abus
Par Fanny Houët | il y a 4 mois
Merci :)
Abus
Par SLM | il y a 4 mois
très beau texte .
Abus
Par yan | il y a 4 mois
beaucoup de souvenirs remontent en moi grâce à vous, merci et bravo, très belle écriture!
Abus
Par Fanny Houët | il y a 4 mois
Merci beaucoup à vous !
Abus
Par Reckless | il y a 3 mois
simple et évocateur !
Abus