« Bienvenue, bienvenue, fait la voix enjouée. Bienvenue les blurbies, l’installation vous plait ? »
Bêtement, nous levons les yeux, comme si notre hôte pouvait tout d’un coup se matérialiser parmi nous. Nos assiettes bien droites maculées de bavures de petits fours forment un cercle parfait autour de la table. Chacun de nous six debout à distance des autres, un étranger sur sa gauche, un étranger sur sa droite, les autres devant soi. Au centre exact, une femme endormie, le ventre gonflé par la grossesse, le nombril saillant comme un bouton de chemise, le sexe visible, joufflu et rouge, entre les jambes entrouvertes. Tout autour de son ventre partent des faisceaux multicolores maintenant grignotés, un soleil en amuse-bouches, une étoile de pain grillé, caviar, tapenade ou saumon fumé.
Luc punk-à-chien réajuste son blouson de cuir qui cliquète légèrement.
— Putain, c’est quoi ce bordel ?
Il ramasse la pointe du rayon devant lui, un toast noir, le balance à Lancelot qui le choppe dans sa gueule. Le teckel le mastique et l’avale avec un gulp audible.
« Bienvenue chez moi, fait la voix. Vous comprendrez que je ne peux me joindre à vous pour ce petit festin.»
Les inflexions hilares qui se déversent des speakers résonnent sur les murs métalliques.
Alain galeriste-en-costard saisit une bouteille de champagne sur l’une des dessertes, incline la tête pour lire par-dessus ses petites lunettes et se penche vers le vicaire soutane-noire-et-bague-au-doigt :
— Du Canard et Duroc non millésimé, c’est à ce genre de détail que l’on reconnait l’amateurisme de l’organisation.
Il vide la flute d’un trait. Sa bouche rouge se contracte mais le reste du visage demeure figé, faciès botoxé qui me fait penser aux masques de tragédie grecque.
— Jamais bu un champagne aussi dégueulasse !
« Je me doutais que certains chicanerait la pauvreté du buffet ou la piètre qualité des bulles offertes à votre palais. Mais, comprenez, comprenez, comprenez, j’avais d’autres priorités. »
Les pare-hublots s’ouvrent automatiquement. Du paysage de vase et de boue émergent des formes floues, une bicyclette détraquée, trois roues de voiture, un chariot vert-de-gris, quelques sachets plastique accrochés à des barres de fer, flottant comme des drapeaux blancs. La femme enceinte dort toujours profondément, traits détendus, sourire de Joconde.
—Nous avons touché le fond, dit Jean-Paul scribouillard-de-service. Le fond de la Seine, ahah.
Et il part dans un fou rire. Son chapeau roule sur le sol de linoléum, révèle une calvitie naissance. Sa pomme d’Adam se soulève rythmiquement au-dessus de son keffieh noir et blanc.
— Qu’est-ce que c’est que ce paysage ? dit Alain. Vingt-mille lieux sous la merde ? J’ai déjà vu mieux comme staging pour une galerie.
— Mieux qu’un sous-marin de poche en plein Paris ? dit Victor fils-à-papa. Tu es mûr pour les hospices, le vioque.
Ses chaussures de sport sont deux taches jaunes aveuglantes dans l’obscurité de la pièce, sous le jeans sur mesure. Ses lunettes de soleil siglées dépassent de sa veste. Les muscles des mâchoires se découpent sur son visage, les dents blanches déchirent voracement la mie de pain.
« Oh, mais le temps passe tellement vite. Tempus fugit à tire d’aile, comme disait mon aïeul. »
Les pare-hublots se referment. Une lampe pareille à celle d’un dentiste s’allume au-dessus du corps. La femme ne bouge pas. Les veines transparaissent à travers la peau distendue de son ventre. Tatoué de son mont-de-venus à son nombril, la double hélice de l’acide désoxyribonucléique. L’ADN.
« Comprenez, comprenez, comprenez, je vous ai choisi, trié sur le volet serait le mot exact. Vous allez être mes nouveaux amis pendant cette performance d’artiste. »
Wouf fait Lancelot.
« Comprenez, de nos jours, les œuvres ne se vendent plus pour leur beauté. Quiconque a vu les fresques de Fra Angelico sait qu’il ne pourra jamais en égaler la grâce et l’harmonie. L’art se vend pour le blurb qui vient avec. Les éléments de storytelling. La peintre n’a que huit ans. Le plasticien traversait une grave dépression quand il a fait cette œuvre. C’est son dernier film avant le crash, son dernier album avant l’overdose. Le journal intime d’une adolescente juive, les dernières lignes qu’elle ait écrites avant que les Allemands ne frappent à sa porte. Tout ça, tout ça. Blablablabla. »
— C’est un peu plus compliqué que cela, dit Alain . Une vision très partielle du travail de promotion des œuvres que nous, marchands d’art, accomplissons.
« Il faut un blurb à raconter, une mise en scène. Et vous êtes ma mise en scène, mes blurbies à moi. Six hommes dans un sous-marin décident du sort de l’ange, ça pète comme histoire, non ? »
Le vicaire du pape recharge son assiette en petits fours. Ses yeux perçants parcourent l’assemblée pendant que ses doigts, rapides comme la course d’une araignée, saisissent les amuse-bouches.
— Nous touchons enfin au sujet. Si Rome m’a confié cette mission, c’est parce que l’artiste, qui semble souhaiter rester anonyme, nous a donné les gages d’une révélation théologique digne d’asseoir l’autorité de notre église.
« Voyez, les amis, le festin n’est pas fini. Allez-vous dévorer le dessert mes blurbies ? »
Les pare-hublots s’ouvrent. La lumière change, révèle le ventre de la femme transparent, le bébé qui flotte dans le liquide amniotique, une jambe relevée et l’autre tendue, un poing minuscule devant les yeux fermés. Et deux ailes dentelées.
« Un messager de dieu, un ange, un vrai. Il est à croquer, vous ne pouvez le nier. »
Luc le punk, yeux vitreux, se retourne vers l’une des dessertes. Il saisit une bouteille par le goulot, la repose. D’entre les étiquettes dorées, il extrait un sachet rempli de cristaux bleus.
— Putain, c’est quoi ce bordel ?
Jean-Paul se remet à rire. Il se penche à un hublot. Il a brisé notre cercle.
— J’ai comme l’impression que ne sommes plus dans le Kansas, Toto !
Dehors, des poissons multicolores virevoltent entre les branchages de corail rouge.
Wouf fait Lancelot.
Je sens que mon tour est venu de prendre la parole.
Tags :Concours festin cru


Commentaires (1)