Nous étions au complet : mon père grognait à mon visage en montrant les crocs. Il me fallut m’excuser de suite pour éviter de finir dévoré sans semonce d’avertissement supplémentaire.
Le repas se passa sans un mot. De temps en temps, un regard de l’un ou de l’autre me signifiait que je n’étais pas rentré simplement pour vider le frigo, aux frais de la princesse. Je ne le savais que trop bien.
Ce fut mon père qui le premier fracassa le silence comme s’il l’éclatait contre une pierre.
» Nous avons décidé que tu ne serais plus mon fils. »
Un frisson parcourra mon échine. Ma mère enchaîna.
« Ce n’est pas ce que nous avons dit, mais nous ne pouvons rien faire pour toi. »
Elle s’arrêta un instant avant de donner de plus amples explications.
« Si tu n’es pas capable de remplir ton rôle, nous devrions te nettoyer, et comme nous voulons éviter de le faire, nous dirons que nous t’avons banni et que nous ne savons pas où tu es. »
-Je suppose que je dois vous remercier, répondis-je.
-Bien sûr, oncle Ernest ne laissa pas d’autres alternatives, et tu ne nous causerais pas d’ennuis si tu avais choisi autre chose que de devenir humain. »
J’avais décidé, avant même mon arrivée, que je ne me laisserai pas faire.
« Mais ne m’as-t-on pas dit que les humains étaient beaucoup trop nombreux, justement parce que personne ne voulais s’en occuper ?
-Ils ne me font pas peur, quel que soit leur nombre, coupa Ernest.
-Bien sûr que non. Tu ne peux pas avoir peur.
-Exactement. »
Il y avait une satisfaction certaine dans la pose de mon oncle. Je décidais d’y mettre une atteinte douloureuse. Ou du moins, de m’y essayer.
« Pas plus que tu ne peux pleurer.
-Pff. Encore heureux.
-Et pas plus que tu ne peux rire.
-… Non. Mais ça ne me fait rien.
-Ni partager.
-C’est pour les faibles.
-Ni aimer…
-Ça suffit ! mon père entra dans la discussion.
-Oui, ton père a raison. D’autant plus qu’on ne sait pas tellement de quoi tu parles, ajouta ma mère.
-Les humains se sont toujours crus supérieurs, siffla Minouche.
-Eh bien moi je pense qu’ils le sont, au moins d’une certaine manière, affirmai-je. »
Mon père frappa le sol de ses pattes avant et aboya de colère. Je me levais à mon tour et le dominais de taille. Je continuai :
« Vous n’êtes même pas conscient de votre existence, et encore moins de votre mort !
-La mort c’est quand on devient de la nourriture pour les plus forts, s’expliqua ma mère comme à elle-même.
-Non. La mort c’est la fin de votre vie, c’est quand il n’y a plus rien. Plus jamais. »
Un grand silence s’imposa à la table. Au bout d’une seconde, Ernest osa timidement :
« Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Je veux dire, que rire ou pleurer, ce n’est pas utile…mais ne n’est pas moins inutile que de se nourrir. Je veux dire que les humains savent qu’ils vont mourir, que leur vie est une tragédie qu’il n’ont pas choisi, et que c’est sûrement pour ça qu’il ont inventé le rire, puis j’ajoutai : ou l’amour.
-Et toi tu sais ce que c’est que le rire… ou l’amour? me demanda ma mère. »
Je repensai à cette femme, qui m’avait percé à jour, qui m’avait vu découper le corps de ma victime. Elle était alors venu jusqu’à moi, en marchant très calmement, comme si elle savait que je ne pourrais pas m’enfuir. Je l’avais regardé comme jamais je n’avais regardé auparavant, et j’étais resté pétrifié. Son arme était resté rangée à l’intérieur de son holster, et je crois maintenant que je n’aurais eu qu’à lancer mon bras pour l’assommer, et faire disparaître l’obstacle qu’elle représentait. Et je n’avais pas pu. Arrivée à mon niveau elle m’avait regardé avec un demi-sourire, avait posé un main sur mon épaule et m’avait intimé : « Allez. C’est fini maintenant ».
Des larmes avaient coulé sur mes joues pour la première fois, puis elle m’avait passé les menottes.
Je répondis à ma mère :
« Oui. »
Commentaires (1)
Par Manou Damaye | il y a 4 mois
ouf c'est fort ! Ca bouleverse et prend aux tripes... Quel monde intérieur habité ! Beau Léo
Abus