La malle de Mina

Cuisine - Chronique

christine claude - Ajouté le 03/10/2012 à 12:18

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    Mina s'était inventé une malle olfactive, réceptacle fictif dans laquelle elle stockait sa mémoire des sens, ses gourmandises, ses effluves préférées, ses chemins de fortune et ses vies qu'elle associait toujours à des odeurs, à des parfums de territoires et de rencontres. Une malle vivante, audacieuse et éclectique, ouverte à toutes les fantaisies et les transports qu'elle pouvait engendrer ou raviver. Si Mina était la seule à pouvoir la renifler, la sentir, il n'en demeure pas moins qu'elle utilisait ses trésors à l'envi, qu'elle les partageait, les entretenait et les diffusait au gré du vent. C'était l'appel du nez.

     

    Tout avait commencé par une barre de chocolat noir. A quatre carrés sécables : « Le quatre heures », qu'aucune pâte à tartiner, aucun beurre de cacahuète, aucune confiture n'auraient pu supplanter. Un barre enfoncée dans la mie de pain moelleuse de la baguette. Mélange de textures mémorable jusqu'à aujourd’hui. Un coin de paradis gourmand qu'elle baladait partout, au milieu des embruns sur la plage, à la sortie de l'école, à la maison entre les cahiers de brouillon et l'encre sur les doigts. Puis il y eut la barre idiote, emballée dans un vilain papier, distribuée après les cours au pensionnat, en même temps qu'un quignon de pain déjà rassis. Intentionnellement, elle le choisissait petit, pour que la barre paraisse plus grande et dépasse de chaque côté. Il avait beau être ordinaire, dur et peu goûteux, blanchi par les marques des dents, c'était du chocolat. Sans être le bonheur suprême, il gardait sa fonction de douceur et de lumière, à côté de la sombre nourriture de cantine malodorante, les soupes marécageuses, les viandes fétides, et les salades huileuses. Le soir, lorsque s'éteignait la lumière du dortoir, elle gardait près d'elle sa valeur refuge : le chocolat cadeau expédié dans un colis par ses parents. Elle se collait un carré sur la voûte palatine, et le laissait fondre lentement jusqu'à ce que la bouche soit imprégnée de cette douce amertume. Il était son nounours des papilles, son refuge, son espoir.

    A Noël, elle retrouvait les chocolats nobles et raffinés, en vrac élégant dans leurs ballotins enrubannés de mousseline. Les faire goûter, les comparer, Mina devenait testeuse de chocolat et découvrait goulûment les inventions d'un facétieux maître chocolatier. Ecorces d'orange amère, pralines subtiles et concassées, ganaches envoûtantes, et le merveilleux cacao venu d'ailleurs. Sa grand mère lui confectionnait des truffes irrésistibles qu'elle partagerait fièrement avec ses consoeurs de pension.

     

    A peu près dans ce même temps, celui de la pension, des frustrations et du chocolat, Mina découvrit de nouvelles saveurs venues d'Asie. Le samedi soir, son père, lorsque ses notes étaient suffisamment honorables, et lorsqu'elle n'était pas consignée au couvent, l'emmenait dans un de ces restaurants chinois de Paris, encore assez rares à cette époque. Premiers voyages aux arômes exotiques. L'exploration la comblait, et elle nourrissait déjà son imaginaire en dégustant toutes sortes de mets enchanteurs. Comme les chocolats, il fallait tout goûter, tout essayer, échanger, partager, préférer, détecter aromates et épices nouvelles, drôles de nouilles et mélanges savants aux noms d'oiseaux. Les plats étaient gracieux, faits de très menues lamelles de viandes, crabes et crevettes, légumes, germes ou racines étranges. Elle se sentait devenir experte et connaisseuse, n'utilisait plus les numéros sur la carte pour commander un Chop Suey, ou un ravioli chinois Siu Mai. Les variations étaient infinies, et ses narines frémissaient chaque fois qu'elle entrait dans l'antre du chinois.

     

    Sa malle commençait à se remplir de ces prémices du goût, gourmandises fédératrices. Ils étaient ses cailloux blancs, ses repères, indissociables de ses chemins, ses rivières ses océans.

    1968 fut l'année des harengs marinés pommes à l'huile, avec lesquels elle avait rendez vous chaque semaine. Mina et une bande de copains se retrouvaient sur un coin de table nappée de papier tâché et gribouillé, dans la salle du fond d'un petit bistrot au plat unique, niché

     

    dans une rue du XIV°, aujourd’hui disparue. Repas frugal et simple, ils n'en n'était pas moins goûteux. Chacun avait sa préférence que la serveuse connaissait, sans qu'il fut nécessaire de prendre la commande. Les harengs de Mina, dont elle se satisfaisait avant une crème caramel maison, lui renvoient encore sur les papilles quelques accents révolutionnaires. Trop de sel sur ce moelleux poisson légèrement adouci par une passage dans le lait, avant la marinade huileuse, une note parfumée de laurier, un peu de sucré en rondelle de carottes, et les dés de pommes de terre parsemés d'oignons et de persil, généreusement arrosés d'huile elles aussi. Le goût était fort et percutant, sensuel et prometteur, comme l'air du moment.

     

    Plus tard, elle fréquenta les pays méditerranéens. Elle y trouva une harmonie de senteurs généreuses et puissantes. Elle découvrait des terres chaudes, chargées d'olives, d'ail et de basilic. A sa culture initiale, qui lui offrait déjà une cuisine saine et fruitée, elle s'en construisit une autre, au fil des années, au fil des marchés qu'elle fréquentait régulièrement, sous toutes les latitudes. Le marché est à son sens, et à ses sens, l' organe majeur de la vie sociale, de la vie tout court. La terre prodigue ses richesses, les hommes et les femmes la cultivent, et chacun peut à sa guise inventer, et revisiter. A ciel ouvert, ou sous une halle, le marché est une fête, un renouveau, un échange jubilatoire, un jardin de tous les possibles, où le temps n'existe plus. Il est le seul spectacle vivant en couleurs et en odeurs, une mise en bouche exquise, aux parfums mêlés exhortant à réveiller tous les sens.

     

    Mina avait posé la malle et ses valises dans d'autres pays. Elle engrangea de nouvelles gourmandises, reflets d'autres cultures et d'autres appétits. Les Etats Unis ne lui laissèrent que le goût du « Hot Fudge », chocolat brûlant, suave et un peu collant, à napper sur les glaces exceptionnelles, comme celles de Guirardelli de San Francisco. Elle aima les épis de maïs grillés, salés poivrés à souhait, une bonne noix de beurre à laisser dégouliner avant de les mordre et en arracher les grains. Elle testa aussi la cuisine asiatique à la sauce américaine, comme les «  spare ribbs » salé sucrés. Ces nourritures étaient amusantes, originales et alléchantes . Elle valaient bien une place dans la malle.

     

    Les cuisines « exotiques » se multiplièrent en France et partout ailleurs. Ainsi le Phô vietnamien fit son entrée sur toutes les tables du 13ème arrondissement et Mina devint cliente assidue de cette soupe parfaite à son palais. Subtil mélange de viandes, nouilles, céleri, oignons et soja dans un bouillon fumant, épicé à la cannelle, au gingembre , à la cardamone et aux clous de girofles, le tout savamment dosé. Une tombée de coriandre fraîche achevait cette préparation exquise, dont elle ne se lasserait jamais.

     

    A la moiteur des Antilles où elle vécut quelques années, se mêlaient les odeurs capiteuses et envoûtantes des colombos ou des boudins créoles dans leur bouillon corsé. Les préparations se mitonnaient aux quatre coins des quartiers, au travers des mornes et des campagnes. L'atmosphère diffusait les fumets en continu. Il lui semblait que l'île n'était qu'une immense cuisine à ciel ouvert, une énorme marmite en ébullition constante et les odeurs collaient à la peau. Ses préférences allaient vers les poissons fraîchement pêchés, comme des vivaneaux, boucanés sur les grilles improvisées d'un tonneau renversé. Ils étaient servis accompagnés d'une « sauce chien » : Vinaigrette émulsionnée, à base de cives, d'ail et persil, de piment et de citron vert. Inoubliable ambiance volcanique dans la bouche. Les court bouillons de poissons ou blaffs, se plaçaient aussi dans le panel de ses gourmandises.

     

    Quelques années plus tard, alors que Mina s'était installée en Bretagne, elle rencontra une délicieuse grand mère et elle s'adoptèrent mutuellement. Née à Pondichéry, elle avait vécu

     

     

    une grande partie de sa vie en Inde, puis à Changaï. Elle épousa un bel officier français, et vint s'installer sur les bords du golfe du Morbihan. Là, elle recevait ses enfants, petits et arrières petits enfants, et toutes les pièces rapportées. Sa table et sa maison étaient un enchantement. Très savante sur le sujet des épices, condiments et aromates, elles contait ses souvenirs au fil des repas que Marie la douce nourrice indienne concoctait pour l'immense plaisir de chacun. Très tôt le matin, elle était aux fourneaux, et les effluves de son carry s'échappaient par toutes les fenêtres de la maison, se mêlant aux plantes de dunes et à l'iode marin. Mina passa des heures à la regarder faire en écoutant les histoires rocambolesques de la grand mère aventurière. Elle tenta de reproduire les augustes gestes, mais n'y parvint jamais totalement. Marie et la Grand mère disparurent, emportant leur secret, peut-être enfoui en cherchant bien, au fond de la malle.

     

    Le passage à l'an 2000 apporta un changement radical dans la vie de Mina, inscrit en lettres d'or au creux de la malle. Des décennies avaient passé, depuis le chocolat. Mina continuait sa progression lente, parfois expéditive, lumineuse, et plus sombre à d'autres endroits. Elle gardait le nez en l'air, l'oeil aussi, trop curieuse, trop insatiable pour penser à s'arrêter.

    Un matin d'hiver, elle entra au Maroc, avec son petit sac à dos, son énorme soif de rencontres, et son nez à chercher les truffes. Elle sut se fondre tout de suite dans ce pays généreux et hospitalier. C'est là, sur cette terre accueillante, riche en traditions et en émotions, qu'elle choisi de poser sa malle.

    Assise près du sol, dans la cuisine, elle a commencé à réapprendre la patience, la volupté et le doux plaisir de préparer un repas. Elle a appris à prendre le temps, à oeuvrer dans la délicatesse et la grâce de chaque geste qui découpe, qui cisèle, qui pétrit. Sa petite famille adoptive lui enseigna les bases d'une cuisine millénaire, empreinte de multiples cultures. Elle apprit tous les noms de légumes, d'épices, de fruits, et de plantes en arabe. Elle pouvait ainsi se rendre au souk et choisir ses produits toute seule. Elle redevenait une petite fille, attentive et curieuse, observant chaque rituel. Rien n'était du au hasard, et tout prenait un sens, comme la façon d'éplucher un oignon, d'évider une carotte, une courgette, griller un poivron pour mieux le peler, tourner et retourner cent fois la graine de couscous. Elle explora le pays, les terres généreuses, les cultures, accompagnant hommes et femmes au travail. Elle se gorgea de fruits bourrés de soleil, et retrouva l'appétit, qui lui faisait souvent faux bond depuis que les denrées alimentaires en Europe avait muté. Tout comme Le goût et les gourmandises. Tout s'était affadi, calibré, le plaisir se délitait au profit d'une rentabilité scabreuse, et de l'urgence dans laquelle les gens semblaient se trouver.

     

    Elle avait retrouvé sa gourmandise au Maroc. Des simples kftas à la tomate, aux tajines les plus subtiles – lapin , oignons, raisins et cannelle – poulet citron confit, olives et pommes de terre, une once de safran, gingembre et cumin, en passant par les mille et une petites salades – poivrons, ail et citron, tomates coriandre persil - ou une friture de sardines truffée d'ail, de coriandre et d'épices, la malle de Mina enfournait chaque jour un nouveau régal, un savoir-faire, un savoir plaisir, sublimés par la beauté et la grâce de la présentation.

     

    La gourmandise, et le nez l'avaient toujours sauvée, rapprochée des autres, ouvert des portes sur des ailleurs, fait progresser et grimper vers d'autres cimes, avancer en toutes circonstances. Elle avait trouvé sa propre culture gourmande. Elle avait hérité d'un très joli défaut qu'elle continuerait à entretenir et à cultiver, entre Bretagne et Maroc et là où sa malle l’emmènerait.

Tags :Gourmandise, Pho, Cuisine marocaine, Voyages, Papilles, Chocolat, Partage, Territoires

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Commentaires (4)

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fleche

Par Dominique Deconinck | il y a 8 mois

Oui, c'est bien écrit, vraiment mais il manque une vraie histoire peut être ? Non ?

Abus

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fleche

Par woody | il y a 8 mois

magnifique.. j'ai adoré, on voit que tu as écrit avec gourmandise et que toutes ces saveurs et tous ces parfums font maintenant partie de toi ... même si c'est une fiction c'est diablement bien cuisiné !

Abus

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fleche

Par Frédéric COGNO | il y a 8 mois

Particulièrement alléchant!. Bravo!

Abus

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fleche

Par christine claude | il y a 6 mois

Merci !! à tous

Abus

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