Juillet 1996. Au moment de repartir, la mère reste introuvable. Elle part seule sur la route, sans pouvoir s’arrêter. Elle marche vite, comme poussée par une force invisible. Dans sa tête, les pensées se bousculent. Les enfants et le père entament des démarches. La disparition ne peut être à leurs yeux qu’accidentelle. La mère s’arrête dans une ville inconnue, essaie d’ordonner ses pensées. Les enfants et le père restent dans l’incompréhension.
Juillet 1997. Les jours passent. Les enfants et le père organisent leur vie à trois. Ils s’habituent à l’absence de la mère, qui reste malgré tout immensément douloureuse. Sans explications de sa part, ils imaginent les raisons de son départ. La mère regrette son geste impulsif, tente de construire une nouvelle vie et de s’expliquer son geste. Elle songe à rentrer, avant que la honte ne l’envahisse et ne l’empêche faire machine arrière. Elle commence à construire une nouvelle vie.
Juillet 1998. Les enfants et le père abandonnent les recherches, à contrecoeur. Ils débutent un long processus de deuil. La mère s’installe dans sa nouvelle vie, rendant le retour plus difficile encore.
Juillet 2006. Les enfants ont grandi, le père a vieilli. Leur vie a bien changé. Quelque part dans la maison, quelques souvenirs de leur vie à quatre subsistent, comme figés dans le temps. L’image de la mère s’efface dans l’esprit du plus jeune. La mère a reconstruit sa vie mais rien n’efface sa culpabilité. Dans l’impossibilité de refaire sa vie, comme par loyauté envers son mari.
Juillet 2007. Les enfants et le père décident de déménager, pour atténuer encore les souvenirs douloureux. Le plus âgé part faire ses études. Le père rencontre une femme et décide de refaire sa vie, pour tourner la page. Seule, la mère sombre en dépression. Ce qu’elle a voulu fuir lui manque de façon insoutenable.
Juillet 2008. Le père décide de se remarier. Il se heurte à l’incompréhension de ses enfants. La famille traverse une période sombre. La mère s’enfonce de plus en plus dans la maladie, rongée par cette décision prise douze ans auparavant et face à la réalité de cette vie qu’elle a voulu mais ne peut construire.
Juillet 2009. Le père se remarie et la famille se soude autour de cet évènement. Les liens se resserrent. La mère est au plus mal, seule face à ses doutes et ses interrogations.
Juillet 2010. Les enfants et le père préparent le mariage de l’aîné. Pour ce dernier, l’absence de sa mère est une plaie ouverte à l’approche de l’évènement. La mère décide de revenir. Elle revient sur les lieux de son ancienne vie, qu’elle trouve habités par une autre famille.
Juillet 2011. Le premier enfant de l’aîné naît. Le cadet forme des projets d’avenir. La famille se retrouve souvent dans la maison du père. La mère retrouve enfin la trace de ses enfants. Au moment de revenir, elle est à nouveau assaillie par les doutes.
Juillet 2012. La sonnette retentit alors que l’on fête le premier anniversaire de l’enfant. Et tout est remis en question.
Juillet 1996.
- « C’est encore loin, Papa ?
- Encore quelques heures, Tom. Tu m’as déjà posé la question au moins dix fois.
- Mais c’est long, quelques heures ? »
François soupira et jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Son fils cadet avait le visage rouge à cause de la chaleur qui régnait dans la voiture. A ses côtés, Alex semblait absorbé par son livre, indifférent à l’agitation de son petit frère.
- « C’est un peu long », concéda François d’un ton agacé. « Attache ta ceinture.
- Mais on n’est pas parti encore !
- Attache ta ceinture, c’est tout. Dès que Maman reviendra, on partira. »
Tom se rejeta au fond de son siège rehausseur, manifestement excédé par l’ordre de son père, et boucla sa ceinture de mauvaise grâce. François lui tendit une bouteille d’eau, que son fils refusa d’un air boudeur. Il finit par prendre sa console de jeu, et bientôt la musique électronique remplit l’habitacle. François ouvrit la bouche pour protester, mais se ravisa ; tant que Tom jouait, il ne posait pas de questions. Par cette chaleur, une dispute était au-dessus de ses forces. Il alluma la radio et tourna le bouton de fréquence jusqu’à tomber sur une station d’information.
- « La chaleur atteint aujourd’hui des températures records. Avec le nombre de vacanciers qui emprunte les autoroutes, Bison Futé a classé la journée noire. Nous vous recommandons de boire le plus possible si vous êtes coincé dans les bouchons, et si possible, de ne prendre la route qu’en fin de journée. »
François reprit la bouteille, et but une longue gorgée. L’eau brûlante le fit grimacer. Il tapota le volant de ses doigts en se demandant pourquoi Camille mettait si longtemps à les rejoindre. S’il avait su, il aurait attendu avant de faire monter les garçons dans la voiture. Ils allaient cuire tous les trois si elle ne se dépêchait pas.
Il jeta un œil autour de lui. Quelques voitures, mais surtout des camions, des routiers qui s’étaient arrêté pour profiter d’un répit dans leur journée. François songea aux kilomètres parcourus par ces camions, au bruit de leur moteur, à l’odeur fétide de leur gaz d’échappement, et une pesanteur l’envahit soudain. Il ferma les yeux un instant.
- « Elle est où, Maman ? »
La voix de Tom le tira de ses pensées. Le petit garçon avait levé les yeux de son jeu et le regardait d’un air interrogateur.
- « Elle est partie aux toilettes. Elle va arriver.
- Je peux descendre de la voiture ?
- Non, Tom. Nous allons partir d’un moment à l’autre. »
Il sourit devant la mine dépitée de son fils. Alex regardait maintenant dehors, cherchant sa mère du regard.
- « Courage, moussaillons », lança François à ses fils par-dessus son épaule. Dès que nous commencerons à rouler, nous aurons un peu d’air frais.
- « J’espère. » commenta Alex d’une voix lasse.
- « Moi aussi, mon chéri. »
Se retournant, François écarta une mèche brune du front brûlant de son fils aîné en souriant.
***
Camille repoussa d’un geste vif la mèche brune qui lui barrait les yeux. Autour d’elle, tout s’était brouillé, comme si le monde avait perdu ses contours. Elle sentait à peine les gouttes de sueur qui coulaient le long de son dos. Depuis vingt minutes qu’elle était partie, ses jambes lui semblaient être devenues indépendantes, l’entraînant à une cadence qu’elle se savait en temps normal incapable de tenir. Une seule fois, elle s’était retournée, mais la vue du restaurant qui rapetissait au loin n’avait fait qu’accélérer son mouvement. Elle n’entendait plus rien. Ni les voitures qui la doublaient en klaxonnant, ni le bruit de ses chaussures sur le bitume.
A cet instant, elle aurait été incapable de dire ce qu’elle était en train de faire. Ils avaient déjeuné tous les quatre dans ce petit restaurant routier d’une aire d’autoroute. C’est elle qui avait insisté, François aurait préféré acheter des sandwichs.
- « C’est une perte de temps », lui avait-il dit. « Si on s’arrête, on n’arrivera pas avant la nuit.
- François, tu as besoin de faire une pause, tu conduis depuis plusieurs heures.
- Je peux faire une pause en mangeant un sandwich.
- Ce serait mieux si on s’arrêtait. De plus, regarde, les enfants sont excités comme des puces. Une pause sur une aire d’autoroute, avec des jeux pour Tom et de l’espace pour se dégourdir les jambes, avec un petit restaurant où nous pourrions nous installer autour d’une table dans une salle climatisée, tu ne crois pas que ce serait l’idéal ? »
François avait bougonné un peu, mais elle avait senti qu’elle avait gagné la partie. Ils s’étaient arrêté sur l’aire suivante, et les garçons s’étaient précipité sur les jeux en plein air. Elle s’était assise à l’ombre pour les regarder, François était resté à l’écart pour fumer une cigarette. Dès la dernière bouffée, il l’avait écrasée et les avait entraînés à l’intérieur du restaurant.
Ils avaient déjeuné copieusement, et son compagnon avait insisté pour reprendre la route.
- « Rien ne presse, François.
- Camille, s’il te plaît…
- D’accord, d’accord, laisse-moi le temps de passer aux toilettes. »
François avait soupiré. Il avait toujours été de mauvaise humeur pendant les longs trajets, elle était habituée à cette expression excédée sur son visage et savait qu’il ne fallait pas trop insister. Elle s’était donc hâté de rejoindre les toilettes, pendant que les garçons rejoignaient la voiture.
En se lavant les mains, elle avait levé les yeux vers son reflet dans le miroir. Pendant un long moment, elle avait contemplé son visage. Elle peinait à le reconnaître. Ses cheveux étaient décoiffés, de petites mèches collées par la sueur sur son front masquaient les quelques rides qui commençaient à y apparaître. Elle se trouva l’air fatigué. Rien d’étonnant après le rythme infernal des dernières semaines. Les préparatifs du mariage ajoutés au travail toujours intense au début de l’été l’épuisaient. Quand ils avaient commencé à rénover la maison qu’ils venaient d’acheter, leur quotidien était devenu infernal, ils se croisaient à peine et elle ne se souvenait même pas de la dernière vraie conversation qu’elle avait eue avec François. C’est pour cela qu’ils avaient décidé cette année de partir un mois entier en vacances dans le sud de la France. Chaleur, baignade, farniente et barbecues en famille leur étaient apparus comme salvateurs. Les enfants en avaient tellement besoin, eux aussi ! Des derniers temps, elle avait conscience d’avoir été peu présente pour eux. Ces vacances leur permettraient à coup sûr de rattraper le temps perdu.
Mais son reflet dans la glace lui renvoyait l’image d’une femme qu’elle ne connaissait pas. Amaigrie, les yeux cernés, la silhouette voûtée : cette personne-là n’était pas elle. Elle s’était aspergé le visage à l’eau froide, pour tenter de se donner un peu d’énergie, et avait esquissé un petit sourire. Le mascara avait coulé sous ses yeux, et le sourire ressemblait plus à un rictus ou une grimace qu’à une expression de joie.
Ça avait fait comme un déclic dans sa tête. Sans prendre la peine d’essuyer ses joues, elle avait attrapé son sac à main et était sortie par un côté du restaurant d’où elle ne pouvait pas voir la voiture. Sans bien comprendre ce qu’elle faisait, elle avait accéléré le pas et avait pris la direction de l’autoroute.
***
François commençait à perdre son calme. Il se demandait s’il devait aller chercher Camille, tout en ne sachant pas quoi faire des garçons pendant ce temps. Devait-il les emmener avec lui ? Cela signifiait leur demander de détacher leur ceinture, et donc s’exposer à nouveau aux questions de Tom. D’un autre côté, ils ne pouvaient pas rester dans la voiture, où la température devenait vraiment insupportable.
- « Elle fait quoi, Maman ? », demanda soudain Alex, l’air inquiet.
- « Je ne sais pas. Comment tu veux que je le sache ? »
La brusquerie de la réponse surprit le jeune garçon. Ses yeux devinrent plus sombres, les coins de sa bouche s’affaissèrent. François s’en voulut aussitôt et se mordit la lèvre.
- « Excuse-moi, bonhomme.
- Je ne suis pas ton bonhomme. Je suis trop grand maintenant pour que tu m’appelles comme ça.
- D’accord, pardon. »
François inspira profondément. Cela faisait maintenant près de vingt minutes qu’ils étaient revenus à la voiture et il savait qu’il lui fallait prendre une décision. Pour se donner quelques instants de répit, il tourna la clé dans le contact et le moteur vrombit. Aussitôt, le bourdonnement de la ventilation se déclencha quelque part dans le moteur, assourdissant, lancinant. François mit la climatisation en marche, et l’air frais sur son visage lui fit l’effet d’un jet d’eau froide.
- « Tu pollues, Papa.
- Hein ? » répondit-il en se retournant. Les yeux de Tom le fixaient d’un regard noir réprobateur.
- « La maîtresse, elle a dit que quand on était arrêté, il fallait éteindre le moteur, sinon la forêt elle disparaît.
- Ce n’est pas tout à fait comme ça que ça marche, mais tu as raison. Mais c’est ça ou on meurt de chaud tous les trois, toi, Alex et moi. »
Tom le regardait sans bien comprendre.
- « Mais je ne veux pas mourir, moi !
- C’est bien pour ça que je mets le moteur en marche, mon grand.
- Mais quand Maman arrivera, on redémarrera ?
- Oui.
- Ah. Ça va alors. Et puis, elle va arriver bientôt, pas vrai ?
- J’espère.
- Moi aussi ! »
François sourit à Tom qui s’impatientait de plus en plus. Alex quant à lui, gardait son air renfrogné. N’y tenant plus, François éteignit le moteur d’un geste vif.
- « Tu as raison, Tom » dit-il, « sauvons la forêt. Venez les garçons, détachez vous, on va voir ce que fait Maman. »
***
Elle avait complètement perdu la notion du temps. Depuis combien de temps était-elle partie ? Elle n’aurait pas su le dire. Etait-ce quelques minutes, quelques heures ou bien marchait-elle depuis plusieurs jours le long de cette route ?
Des voix avaient pris le contrôle de ses pensées. Une toute petite voix d’abord, comme une voix de petite fille, un peu apeurée, qui la suppliait de faire demi-tour, en répétant que tout ceci n’avait aucun sens. Et une autre, plus féroce, plus forte, une voix qu’elle ne connaissait pas, qui ordonnait sans cesse à la petite fille de se taire.
- « Tu ne vois pas que si elle retourne là-bas, elle va retrouver sa vie ? Une vie qui l’épuise, qui la met à bout de forces, qui la tue à petit feu ? Tu m’entends ? Ca la tue à petit feu, cette vie ! Il faut qu’elle continue, qu’elle aille encore plus loin.
- Mais les enfants ? Et François ? », argumentait faiblement la petite voix.
- « Tu crois qu’elle peut les assumer maintenant ? Ne sois pas idiote, n’essaie pas de l’arrêter. Crois-moi, c’est le mieux qu’elle puisse faire » tonitruait la grosse voix, de plus en plus menaçante.
Et la petite voix devenait de plus en plus inaudible pour Camille, qui poursuivait sa course folle.
Lorsqu’un camion la frôla en klaxonnant, elle frissonna. Enjambant prestement la barrière de l’autoroute, elle courut le long d’un champ de maïs un moment. Soudain, une sirène retentit au loin et la panique s’empara d’elle instantanément.
- « Ils me recherchent. Ils se sont rendu compte que j’étais partie, ils veulent que je revienne, ils veulent m’emprisonner à nouveau.
- Pas du tout, » répondit la petite voix. « Ils t’aiment, c’est tout. »
Mais Camille resta sourde à cet appel, et se tapit parmi les maïs. Allongée sur le sol, sur la terre fraîche, elle resta un moment à essayer de ralentir les battements de son cœur. La hululement de la sirène perdit de son intensité, et disparut au loin.
La jeune femme s’était redressée lentement, sans s’en rendre compte, comme un automate. Doucement, elle rejoignit le bord de l’autoroute, et fut surprise d’y voir tant de véhicules, elle qui auparavant ne les avait pas remarqués alors qu’elle fuyait sur la bande d’arrêt d’urgence. Comment avait-elle pu les ignorer à ce point, ne pas percevoir leur vacarme ? Et surtout, d’où venait cette impression de normalité, quand sa vie à elle venait d’être chamboulée ? Tous ces gens qui partaient en vacances sur cette autoroute qui descendait vers le Sud, sans se douter un seul instant que la femme qui les regardait d’un air hagard faisait exactement la même chose quelques minutes auparavant, étaient-ils plus heureux qu’elle ?
Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Trois heures et quart. Elle se livra à un rapide calcul : ils s’étaient arrêtés quand l’horloge de la voiture indiquait midi et demi. Le temps que les enfants jouent, environ vingt minutes, qu’ils déjeunent, environ une heure, et qu’elle laisse sa famille rejoindre la voiture sans elle, la halte sur l’aire d’autoroute avait dû durer près d’une heure et demi. Elle devait donc avoir quitté l’aire aux alentours de deux heures.
Une heure et quart ! Elle avait marché pendant une heure et quart à vive allure sans même se rendre compte de la distance parcourue, ni des minutes qui filaient. Cela lui semblait incroyable, et pourtant, les aiguilles de sa montre étaient formelles.
Les pensées se bousculaient dans sa tête et les voix se disputaient maintenant pour tenter d’avoir le dessus. Chacune semblait camper sur ses positions sans vouloir céder un pouce de terrain à l’autre. Camille secoua violemment la tête pour tenter de les faire taire. Sans succès. Elle songea un instant à François, à leurs deux fils, et à l’amour qu’elle leur portait. Avaient-ils remarqué sa disparition maintenant ? Oui, bien sûr, une heure et quart après son départ ils l’avaient forcément cherchée. Camille sentit une vague de tristesse l’envahir, bientôt remplacée par les images de son travail, des préparatifs du mariage, de l’organisation des vacances, de cette maison qui volait leur temps, et une rage sourde tourbillonna quelque part dans son ventre. Non, elle ne pouvait pas faire marche arrière. De toute façon, se convainquit-elle, le temps qu’elle fasse le chemin en sens inverse, ils seraient sûrement partis.
- « Bien sûr que non ! Sans toi ? Où veux-tu qu’ils aillent ? Jamais ils ne partiraient ne sachant pas où tu es. » répondit la petite voix.
Camille secoua à nouveau la tête. Bien sûr que si, ils partiraient. Ils ne se priveraient pas de leurs vacances juste parce qu’elle ne venait pas.
Refusant l’irrationalité de cette affirmation, elle fit demi-tour. Elle partit, à travers champs, laissant derrière elle l’autoroute A666, l’autoroute des vacances, et le vrombissement des camions.
***
Assis dans la salle d’attente du commissariat, Tom endormi dans ses bras, François faisait défiler les images de ces dernières semaines dans sa tête, cherchant désespérément une explication à la disparition de Camille. Qu’avait-il pu arriver ? Un accident ? Avait-elle pu être heurtée par un camion sans qu’il l’ait remarqué ? Cette aire d’autoroute était si grande… Il repensa au moment où, lorsqu’ils avaient planifié les vacances, Camille avait fait remarqué en riant :
- « Il faudra qu’on prenne l’autoroute A666. J’espère que ce n’est pas un mauvais présage ! »
Avait-elle eu un sentiment, comme une prémonition, que quelque chose allait se passer ? Avait-elle planifié ce qui était arrivé ? Non, bien sûr que non, pas Camille. Elle était trop fiable, trop solide. Bien sûr, les derniers temps avaient été compliqués pour eux, emplis de stress et de fatigue, mais jamais elle n’aurait pu abandonner les garçons, elle les aimait tant. Et lui ? Et leur mariage ? Non, l’explication ne tenait pas.
Restait la thèse de l’accident. François fut soudain envahi par une peur incontrôlable. Et si elle avait été enlevée ? Voilà qui expliquerait le fait qu’ils n’avaient trouvé aucune trace d’elle aux alentours. Mais oui ! Voilà ! Il imaginait, comme dans les films policiers qu’il affectionnait particulièrement, la grosse berline aux vitres teintées s’arrêter près de la jeune femme alors qu’elle rejoignait la voiture, la menacer, la forcer à monter à bord et filant à vive allure sur l’autoroute, emportant une Camille terrorisée. Elle avait sûrement résisté, mais ils l’avaient menacée sur la tête des enfants, et alors elle n’avait pas eu d’autre choix que de se laisser faire, et…
- « Monsieur Gamand ? »
La voix du policier le tira brusquement de ses pensées. L’homme se tenait devant lui, jambes écartées, solidement ancré, les mains le long du corps. Sa barbe de trois jours et ses yeux bleus très doux plurent aussitôt à François. Pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté l’aire d’autoroute, il se sentait pris en charge, écouté, et il était persuadé que ce policier pourrait lui apporter une réponse.
- « Si vous voulez bien me suivre, nous allons pouvoir discuter de la disparition de votre femme.
- Ce n’est pas ma femme. C’est ma compagne. En fait, nous allons nous marier bientôt. C’est peut-être important pour vous, je préfère vous le dire. » Le ton de sa propre voix, fébrile, surprit François.
- « Nous en discuterons dans mon bureau, d’accord ? » Surprenant le regard de François vers ses enfants, le policier ajouta : « Vous pouvez les laisser à ma collègue, si vous préférez. Ils pourront se reposer. »
Avec gratitude, François conduit ses enfants jusqu’à une petite salle où une jeune femme en uniforme tapait avec entrain sur le clavier de son ordinateur.
- « Tu vas où, Papa ? » demanda soudain Alex, inquiet.
- « Ne t’inquiète pas, mon chéri. Je reviens tout de suite, je vais juste à côté pour discuter avec le policier.
- Tu vas aller en prison ?
- Mais non. » Il se força à sourire pour qu’Alex ne perçoivent pas son inquiétude. « Tu t’occupes de ton frère, d’accord ?
- D’accord. »
François déposa un baiser sur les cheveux de son fils aîné, avant de suivre le policier jusqu’à un petit bureau sans fenêtre, décoré de quelques cadres bon marché. Il s’assit sur la chaise que lui désignait l’homme qui avait pris place de l’autre côté du bureau qui occupait le centre de la pièce, noyé sous une montagne de dossiers. Mal à l’aise, il ne savait pas par quoi commencer, et attendait avec espoir que le policier lui apporte un début de réponse.
- « Je suis le commissaire Marchot » commença l’homme en guise de préambule. « Je m’occupe particulièrement des disparitions. Est-ce que vous pouvez m’expliquer exactement ce qu’il s’est passé ? »
Et François, soudain mû par le désespoir qu’il avait contenu toute l’après-midi pour faire bonne figure devant ses fils, commença à raconter le long trajet, la chaleur, la fébrilité de la famille qui prenait enfin des vacances après les longs mois de stress et de quotidien agité, le déjeuner, l’absence, l’inquiétude, la sienne et celle d’Alex et Tom, les recherches sur le parking, dans le restaurant, les toilettes, la caissière qui lui disait qu’elle avait bien apperçu une personne qui pouvait être Camille sortir du restaurant, oui, elle était seule, non, elle ne se souvenait pas avoir vu quelqu’un la suivre, mais bon, elle n’avait pas fait tellement attention, vous savez, des gens elle en voit tellement, les coups de téléphone, la sonnerie interminable avant de tomber sur le répondeur… François ne reprenait pas son souffle, il parlait, parlait, comme si les mots qui s’étaient bousculés pendant des heures dans sa tête voulaient tous être prononcés en même temps. Lorsqu’il en arriva au moment où il était arrivé au commissariat, il leva enfin les yeux vers le policier qui le regardait avec bienveillance.
- « Vous savez tout », conclut François. « Je n’en sais pas plus. »
Le commissaire jeta un coup d’œil à son écran, relisant les notes qu’il avait prises pour constituer la déposition.
- « Y a-t-il quoi que ce soit qui puisse vous faire penser que votre femme, pardon, votre compagne, pourrait être partie de son plein gré ? »
La question fit à François l’effet d’un coup de poignard.
- « Non, bien sûr que non ! Je veux dire, je sais que les derniers temps ont été difficiles, pour nous quatre, mais quand même, je connais Camille, jamais elle n’aurait pu nous abandonner. Nous étions justement partis en vacances pour nous détendre, elle attendait ce séjour dans le sud avec tellement d’impatience, elle avait tout planifié. C’est quelqu’un qui a un grand sens de l’organisation, vous savez, c’est toujours elle qui s’occupe des vacances. »
Le policier hocha la tête. Il sentait que l’homme assis en face de lui, presque recroquevillé sur sa chaise, était en proie à des émotions violentes et qu’un rien aurait pu lui faire perdre pied complètement. Il en voyait parfois, de ces hommes et de ces femmes qui soudain voyaient leur monde basculer, en quelques minutes, parce qu’un de leurs proches manquait à l’appel. Cela arrivait souvent en période estivale. Soit ils étaient victime d’enlèvement, ou parfois de pire, soit ils partaient d’eux-mêmes, fuyant pour diverses raisons leur vie qui ne leur convenait plus. Il aurait voulu être transféré à un autre service, fatigué après presque quinze ans déjà d’avoir à gérer les sentiments douloureux des familles devant l’incompréhension que de tels gestes engendraient. L’homme devant lui ne faisait pas exception à la règle. Il réfléchit un moment à la façon dont il allait pouvoir lui annoncer la procédure, avant de soupirer.
- « Nous allons lancer des recherches, Monsieur, mais sachez qu’il faudra attendre quarante-huit heures. » Devant l’air stupéfait de François, il poursuivit : « c’est la procédure légale. Votre compagne est majeure, et c’est son droit de disposer d’elle-même. Si toutefois la disparition s’avérait vraiment inquiétante, alors nous tenterions par tous les moyens de la retrouver. Sinon, je suis désolé, mais nous ne pourrons malheureusement rien faire. »
François était abasourdi. Il fixait le policier sans bien comprendre. Disposer d’elle-même ? Mais enfin, ce commissaire Marchot ne voyait-il pas que la disparition de Camille n’avait rien d’une fuite ? Il vivait avec sa femme, ils communiquaient beaucoup, il aurait su si une telle chose était imaginable. Non, Camille avait eu un problème, et chaque minute qui passait diminuait leurs chances de la retrouver. Bon sang, n’avaient-ils pas les moyens de la retrouver ? Lui qui avait eu tellement confiance en voyant ce policier si sûr de lui…
- « Je sais que la disparition de ma compagne est inquiétante. Vous devez faire quelque chose pour la localiser. Enfin, nous avons deux jeunes enfants. Ne comprenez-vous pas l’urgence de notre situation ? » La voix de François tremblait, il sentait les larmes qui déjà affluaient. Non, il ne pleurerait pas devant ce policier. Il devait rester fort. « S’il vous plaît », reprit-il, « il faut que vous m’aidiez. »
Le commissaire hocha la tête. Il savait que la confusion de François et son désarroi étaient trop forts pour qu’il entendre ce qu’il lui disait. Il parcouru la déposition, corrigeant quelques fautes d’orthographe, et l’envoya à l’impression. Pendant que la machine crachotait en expulsant les feuillets, il observait François à la dérobée. Il lui semblait que l’homme s’était tassé encore d’avantage, comme si à chaque seconde qui passait il prenait conscience de la réalité. L’imprimante se tut, le commissaire Marchot lui arracha les feuilles.
- « Tenez, signez ici, s’il vous plaît. Je vais voir ce que nous pouvons faire. »
***
La silhouette d’une ville inconnue se dessinait sur l’horizon. Déjà, le soleil déclinait. Vingt-deux heures cinq à sa montre. Camille avait tellement marché, parfois à travers champs, parfois sur des routes sinueuses, que ses pieds lui semblaient deux blocs de plomb. Les voix s’étaient tues. Epuisée, elle rassembla ses dernières forces et hâta le pas. Là-bas, derrière les immeubles qui se dressaient devant elle, la promesse d’une nouvelle vie.
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Commentaires (7)
Par Charlotte Sannier-Bérusseau | il y a 9 mois
Merci beaucoup ! Je participe avec ce texte au concours le livre de poche. A bientôt !
Abus
Par tiare | il y a 9 mois
sur la bonne voie!
Abus
Par Dominique Deconinck | il y a 9 mois
et ce n'est pas une simple piste
Abus
Par Jean-Louis BONNEURE | il y a 9 mois
Texte très prenant et très agréable à lire.
Abus
Par woody | il y a 9 mois
belle plume et bcp de tendresse dans ce texte ... de quoi sommes nous faits ? telle est la question ...
Abus
Par Dominique Deconinck | il y a 4 mois
le titre laisse rêver ! à bientôt !
Abus