Il y a un banc rue d’Alesia. Il est curieux que je l’aie remarqué. Je l’ai remarqué et je ne sais plus pourquoi. Mais pourtant ce banc m’a parlé dès mon premier jour dans ce quartier. Oui… pourquoi ?
LE BANC : RUE D’ALESIA
Je reviens avec Pascal. Pascal c’est un pote avec qui j’ai fait de la musique quand j’étais encore à l’université. Depuis on est resté amis. Tout comme moi… il est chômeur. Bref… de passage à Paris pour quelques jours… on arrive à station Alésia. Tard il est, au moins une heure moins le quart, voire plus, je ne sais pas trop. Je suis plutôt gai… lui aussi… On a pas mal bu avec Myriam. Myriam est une copine de Montréal où j’ai rencontré ma future ex-femme par ailleurs. J’ai passé neuf mois à Montréal pour mes études…
On rentre à l’appart après un cinéma à la Villette : Apocalypse Now version Redux ! Une bouteille de rosé, plus une de rouge (Saumur Champigny 2001) plus la moitié d’un bourgogne 99 dont j’aimerai vous en dire des nouvelles mais dont j’ai déjà oublié le nom exact… Hic !
On grimpe les escaliers de la bouche de métro… depuis qu’on est ensemble (deux jours), Pascal et moi, on n’arrête pas de se provoquer du genre potache : « Le premier arrivé à l’appart se fait payer un verre par l’autre ! ». Le but de la manœuvre est de surprendre l’autre, à tout moment… de vrais gamins ! Le plus souvent c’est moi qui lance le match (je suis bien moins rapide que lui avec mes 35 ans, sans sport depuis au moins 5, lui il en a 30, salop de jeune !). Entre-temps, je lui ai refilé le sac à dos dans lequel il y a tous les restes de la soirée : « Pas cap’ de m’rattraper ! Même après avoir bu tout ce qu’on a bu ! ». Démarrages… « Fooufoou… Fooufoou… fooufo… Foouf » (C’est moi qui court) « Heinfff… Heinfff… heinff.. heinf… » (C’est lui qui me talonne)… il va me rattraper le con… je suis trop vieux ou trop lourd enfin je n’en sais rien ! ACCELERE!... Je produits ma deuxième accélération… hey ! Encore d’la niaque… On dépasse une nana… elle a eu peur, elle s’est retournée ; trop tard car maintenant on est devant… J’fatigue…
« Un couple se bat sur l’autre trottoir ? » … Pascal revient à ma hauteur… Ouais ! On dirait qu’il y a un couple qui s’bat…
Je sens mes ischios-jambiers qui s’étirent… J’marrête ! 150 mètres pas plus de parcouru. Pas de résistance « Fooufoou… foouffffoou… Fooufoouuuuuu !!! », « Heinfff… heinfff… heinfff… heinfffffff…. Heinffffffttt ! ».
« Le couple, il rit où il se bat ?… J’ai entendu des rires en courrant ? Non ? Pascal : « Quoi ? ». Non, ils se battent! Non ! J’y vais ? Pas la même chose que dans le métro la dernière fois. Non, pas la même chose ! Cette fois j’y vais. Et puis pas tout seul je suis (Je pense) quand je m’élance… je traverse en courant … pas de fatigue en reprenant la course. Pascal est derrière moi, je le sens, c’est rassurant. « OHHHHHHH !!!! OH ARRETE !!!! NON MAIS CA VA PAS, NON ! ÇA VA PAS NONNNNNN ! LACHE-LA PUTAIN !!!! ». Étonnement et méchanceté au son de ma voix, Pascal dit quelque chose aussi mais je suis hyper concentré sur le travelling avant face au mec.
J’ai peur ?... Oui, un peu… en fait, j’observe le réel… je m’occupe plus de la fille. Elle est maintenant en sécurité. Le type ne réagit pas ! Il a peur aussi. Maintenant je comprends. Le type a peur et il doit se rendre compte qu’il a été trop loin. Je me détends… Il a un tee-shirt rouge avec le sigle CCP. Je déteste ces individus qui portent des fringues en sachant même pas à quoi cela fait référence. Au bas mot : 10, 15 peut-être 20 millions de morts voire plus. Encore un mec du type branchouille et style à la con que je ne supporte pas ; les valeurs ces gens-là ? On ne pense pas, non… Les cheveux rasés, barbe de trois jours, yeux noirs, teint mat. Photo prise. Je ne pourrais pas ne pas le reconnaître. Lui non plus d’ailleurs. « C’EST CETTE PETASSE ! ELLE A CASSE MON TRUC ! FAITES PAS ATTENTION A ELLE, C’EST UNE GROSSE PETASSE… PETASSE… PORTABLE… FURIEUSE… PORTABLE… CASSE ». Ce que je décrypte est télégraphique… Perception télégraphique d’une situation de danger… Pétasse ! Je me reconnecte ; la fille ! Je me retourne, je ne sais même pas si Pascal lui a parlé. Elle pleure, sanglote, secouée par les spasmes, elle est assise sur le banc…
Le banc me parle.
… elle sanglote « ça va ? », je lui fais. Ton bas. Un peu essoufflé… je m’aperçois. Téléphone occupé chez elle. Elle peut pas entendre ! Les sanglots longs monotones, ici Londres… Pourquoi je pense à cela maintenant ?... Non toujours rien. Je me retourne, le mec est déjà à 100 mètres. « C’EST UNE PETASSE ! UNE PUTE §UNE SALA PUTE ! FAUT LA LAISSER ! C’EST UNE CONASSE, ELLE VAUT RIEN ! » Je l’encule ce con, je pense… je le poursuis ?… Non ! Inutile. Casse-toi connard ! Je me retourne vers les sanglots longs… ils continuent… Flash back : putain elle en a pris quelques-unes et des bonnes croyez-moi ! Au moins 5 ou 6 dans mon comptage. Mais elle lui en a rendu au moins deux et dont une phénoménale… l’enculé… je suis fier d’elle ! Elle sait se défendre… elle sanglote… des voix qui arrivent de partout. « Faut pas laisser ça là mademoiselle ! », fait un type genre antillais.
Drôles de sensations. Je redescends peu à peu sur terre. J’étais loin, y’a trente secondes à peine… Pascal parle : « Vous le connaissez ? Vous devez rentrer chez lui ? ». Pas de réponse, sanglots longs trop bouleversée… je ne sais pas quoi penser… je ne sais pas quoi trop dire… on a, Pascal et moi, cette… sensation de… regarder dans le vide… acteur c’est pas la même chose que spectateur du coup… on a été acteur mais on redevient spectateur… curieuse sensation… vraiment !
Le banc m’a parlé.
… Des gens, au moins 4 sont présents, ils lui parlent… foutez-lui la paix avec ces commentaires à la con. « Ça va ? », ton toujours bas, le plus apaisant possible. Je crois que je lui souris. Mais ça ne suffit pas à l’apaiser. Ça se comprend. « Ou… uooui… ouiiiiii ». C’est tout ce qu’elle peut dire…
Photographie : probablement châtains ces cheveux… longs ils sont, mais décolorés avec des mèche blondes tirant vers le roux et brunes… drôle de mélange… coupe d’une autre époque du genre années 80-90, style Bangles pour ceux qui s’en souviennent je crois... teint blanc, mais pas pâle… elle me rappelle quelqu’un… qui ? … Yeux clairs, bleutés de vert on dirait... des lunettes posées sur ces genoux… dans l’ensemble pas mal… mais elle me rappelle quelqu’un ! Zoom terminé et photo prise…
Je raccroche les conversations ; maintenant tout le monde y va de son bon train de wagons de ragots. Quelques exemples : « Ah non ! …Mais quand j’ai vu ça, je me suis dit c’est pas possible !... Ah ouais mais non !... » Un autre type, tee-shirt bleu avec un S de SUPERMAN en plein milieu… curieux paradoxe… Il a le sourire aux lèvres ce type… Il est con où quoi ? Pascal est là. Il ne dit pas grand-chose… Je pense qu’on est sur la même longueur d’ondes. L’antillais continue avec « Faut porter plainte ! Faut pas en rester là ! C’est inadmissible… VOUS devez aller voir la police ! ». Offusqué vraiment ? J’en sais trop rien. D’ailleurs je ne vois pas grand monde affolé parce ce qui s’est vraiment passé. Et puis le VOUS, est-ce de circonstance, vraiment ? On a quasiment le même âge tous ici présents. Et le vous, c’est une frontière supplémentaire… celle qu’on ne veut pas franchir avec l’agressée. Puis, l’antillais reprend « Tenez ! Prenez mon portable ! Appelez ! », « Nooon… onnnonn… nonnnn ! Je le con…nais. C’est pas la peine ! » Ferme et décidée, accent slave on dirait… Monyka ! Voilà qui elle me rappelle. Elle ne serait pas polonaise la nana ? Donc pas slave… elle a vraiment le faciès de Monyka… des traits similaires… les joues plutôt gonflées à partir de la pommette et décroissantes vers la mâchoire… des petits yeux clairs… Elle lui ressemble.
Curieux quand même ! Le banc m’a parlé. Il est trop étrange que ce banc remarqué soit ici, chantre de cette scène, occupé ce soir par une femme battue. Et j’y suis aussi…
Ça pue l’embrouille cette histoire… pas une histoire d’amour qui finit mal… les histoires d’amour finissent mal, en général, les Rita Mitsouko… mais pourquoi je dois penser à cela maintenant…merde ! Etrange quand même, il n’a pas dit salope… des mots que l’on pourrait dire dans une dispute, un adultère ou une fin de parcours qui finit mal ! Lui il a dit pétasse, pute, sale pute plusieurs fois… du dédain ou du dégoût qu’il éprouve pour cette fille le type… pas une histoire de cul, non !... plus grave peut-être… Je réitère : « Tu veux boire un peu ? J’ai de l’eau dans mon sac ! », « Nonnnn non… Merrrrci… ça va aller. »… hum… j’en doute… et les autres qui continuent… je capte quelques brides… « Faut pas se laisser faire… Plainte… Y va recommencer… Vous le connaissez ?... Vous habitez dans le quartier… Il va revenir… Faut aller à la police… » Foutez-lui la paix, je vous en prie, que j’ai envie de leur dire. Et ce con, tee-shirt superman, sourire aux lèvres… voyeuriste ; c’est sur lui que je me défoulerai bien… regard sur le banc…
Et ce banc vert que j’ai remarqué depuis notre arrivée dans le quartier… l’oeil, j’avais toujours l’oeil fixé sur ce banc quand je revenais avec Stefania… il y avait un vieux l’autre fois assis ici même…
Une femme est arrivée… de je ne sais où… il y a un mec d’origine sud-américaine qui est déjà là mais en retrait… il était là même au départ, je m’en souviens… je l’ai vu devant puis derrière ce couple en train de se battre… il a tout vu… il était à leur hauteur quand ça s’est passé… et il n’a rien fait tant que nous ne sommes pas intervenus… et maintenant ? Il n’a pas l’air plus concerné… toujours en retrait… il parle en espagnol avec cette fille, elle est française… habitudes de reconnaître une compatriote même dans une langue étrangère … ils doivent habiter là avec vue sur rue… elle a du nous rejoindre en entendant les cris… elle lui parle… c’est bon une présence féminine.
Instants de calme dès qu’elle s’adresse à elle « ça va ?... Tu veux quelque chose ?... On n’habite pas loin, tu veux prendre un verre avec nous ?... Tu connais quelqu’un ?... Tu veux appeler ? ». Sympa cette fille ! Entre les questions, elle m’a regardé, interrogé du genre qu’est-ce qu’on fait ? C’est pas gagné d’avance ! Je lui lance deux ou trois regards compréhensifs… c’est clair sanglots longs ne veut rien faire… elle a beau pleuré et encore pleurer, il y a une détermination dans sa voix qui nous laisse supposer qu’on ne pourra rien faire pour l’aider… oui, c’est encore plus grave qu’on le pense…
Je fais le tour du propriétaire et tout le monde s’interroge du regard. La même question sur les lèvres « Qu’est-ce qu’on fait ? »… je la regarde encore sanglots longs. Elle n’est pas marquée sur le visage. Il me semble que lui l’était en revanche. Tant mieux. Quel enculé ce salopard !
Pascal esquisse une question « Mais vous connaissez quelqu’un ? »… « Ouiii… Ouii… »... Je pense que la fille, maintenant veut de la tranquillité… je pense qu’on doit partir… « On y va ? », Pascal acquiesce… « Aussi bien je ne vois pas ce que l’on peut faire de plus. », un murmure de ma part comme si je ne voulais pas qu’ils entendent… Il répond: « Ouais ! Il n’y a plus rien à faire. » On est d’accord. Précis. Concis. Efficace… j’aime ça dans les situations de tensions…
« Bon, on va te laisser… Je… Je m’en vais… J’… J’espère que ça ira mieux… ciao ! » Je ne peux pas trouver les mots. Je souhaite que je n’aie pas été trop con en général… dernier coup d’oeil circulaire… les autres semblent rester… elle veut rester seule je pense… « Oui. Ciao… Merci… Merci. ». Il y avait, on dirait un vrai remerciement mais surtout un réel soulagement que l’on parte. On traverse la rue et on s’engouffre rue des plantes… en silence…
Et puis le banc… étrange.
Réveil… Matin… Réveil… Pfft… Je baille… Pascal pas encore réveillé. Quel dormeur celui-là !... Bon j’y vais… Montrer l’exemple… Réveillé ? Non… Pas plus que lui encore… Café ?… Sera mieux après… Chaleur du café envahit mon corps… Debout… Cuisine… Bouilloire… Eau… Café Columbia… Sucre… Mise en route bouilloire… Pisser… Fais du bien… Bouilloire ok… Service… Spécialité d’en mettre partout… Bien négocié… Aller dans la salle pour ne pas déranger… Ahhhhh ! Petits gâteaux et café chaud, limite brûlant… Regard vers la fenêtre… Hier… Que reste t-il d’hier… Soir…Ne te préoccupes pas de ce qu’elle est devenue ! Tu as fait ce que tu devais faire ! Et puis je réfléchis… et si j’avais été seul… Qu’aurais-je fait ? La civilité, c’est dans chaque individualité, mais seul ! L’action collective est toujours plus efficace… le nombre, ça fait moins peur !
Et puis ce banc ? Je l’avais-je tant observé avant cet événement… Intuition ou hasard ?
Tags :Violence, Rue, Paris, Interrogations
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Commentaires (6)
Par Junon | il y a 4 mois
La rue, la nuit... C'est toujours bizarre une baston, quoi faire, quoi dire, comment intervenir, et cette histoire dans laquelle on se retrouve soudain projeté. Mais tu as très bien rendu toutes ces incertitudes mêlées d'émotions.
Abus
Par Valérie Durif | il y a 4 mois
texte très intéressant.. J'aime beaucoup
Abus
Par Enki | il y a 4 mois
Histoire bien construite et détaillée avec un très bon rythme de coureur de 150 mètres sans essoufflement. C'est déjà un roman. Bravo!
Abus
Par Lanac & Zoé | il y a 4 mois
Il m'est arrivée d'intervenir de la même façon avec le même mec et la même nan. J'en ai pris plein mon grade, de sa part à elle ! Maintenant j'interviens quand je vois un gosse prendre des baffes. Lui au moins ne dira rien. Belle reconstitution réelle ou imaginaire. Beau travail
Abus
Par koukie | il y a 4 mois
Impression d'être aussi spectateur. J'aime beaucoup
Abus
Par corinne Antorel | il y a 3 mois
Un ban symbolique pour ton récit. Tu devrais peut-être songer à te remettre au sport, ta respiration m'a vraiment semblé haletante.Je plaisante bien sûr!!
Abus