Tout avait commencé à Paris en septembre, un an plus tôt. Il était venu m'aborder, rompant par la même occasion l’isolement assuré par mes écouteurs. Un jeu de regards subtils lui avait suffi pour capter le signal et m'approcher. De politesse en banalité, il en vint au réel objet de son approche. Puis, pour être certain que j’avais bien saisi son message sous-jacent, il fit un pas de plus vers l’explicite.
"J'attends mon ami", dit-il simplement, ses yeux appuyant son discours. Il me proposa de prendre un verre un soir. Je ne pouvais pas résister à Florent, brun à la barbe de trois jours et un air innocent qu'ont ceux qui vivent à Paris sans en être originaires. Il exerçait son détachement sur moi telle l’attraction de la lune sur la mer.
Il échangea son numéro contre le mien, repartit et me laissa en tête mille questions à son sujet.
Fin octobre, je débutai ma première mission. J’avais accepté quelques semaines auparavant l’offre du général Amande de rejoindre sa base comme sergent de missions secrètes.
Dès mon arrivée, il m’avait présenté à toute son équipe. Le docteur Samuel Cartaire était un personnage curieux. Malgré mes études d'ingénieur, je ne comprenais jamais un traitre mot de ce qu'il me disait. Toutefois, pour lui montrer que ses explications m'intéressaient, je lui posais de nombreuses questions. A mon premier passage au laboratoire d'équipement spécifique – le Labés, comme on l’appelait –, je m’étais efforcé de m'approprier le matos, au grand damne du docteur Sam Cartaire.
"Et quel est donc cet objet ?" demandai-je, en jonglant avec le boîtier en question.
- Attention Sergent avec le matériel ! C’est un transcodeur numérique à fission temporelle" m’indiqua le docteur Cartaire aussi inquiet que dépité par ma question.
Un haussement de sourcils dubitatif fut ma seule répartie. Il me laissa le transcodeur, que j’appelais "le boîtier" et qui devint mon ustensile de travail, mon véritable compagnon de mission, pour passer d'un monde à l'autre et, surtout, revenir au mien.
Je profitai de mon temps libre pour revoir Florent, 10 jours plus tard, à la Défense, que j'avais surnommée le quartier des affairs. Muré dans son silence, il luisait le mal-être. L'ami qu'il attendait était bien son petit ami. J'acceptai cet état de fait comme une noble, âgée, aux funérailles de son époux. Connaissant mon environnement, je l'entrainai dans un couloir que je savais peu fréquenté le soir. Un simple silence bilatéral, et je me mis à l’effleurer. Plus rien n'avait d'importance : l'endroit qui me servait de lieu de travail, sa relation qui l’avait bloqué jusque alors ou les rares personnes qui passaient çà et là.
J’étais toujours étonné de rencontrer les gens de mon monde originel. Seulement, dans chaque autre monde, ils étaient tellement différents. Le deuxième jour, lors d’une mission, je rencontrai Florent à nouveau. Cela me frappa ; je pensais à lui quelques minutes plus tôt. Mais il ne s’agissait pas du Florent que je connaissais, celui qui m'avait tant touché. Lui, je ne l'embrasserais pas. Son regard était complètement différent ; il cherchait à se satisfaire dans une voie à sens unique.
Général Amande m'avait prévenu que je croiserais des connaissances lors de mes missions, mais malgré tout, ce Florent-là restait pour moi un inconnu. J’étais partagé entre m’éloigner de cet individu pour ne pas ternir l’image de Florent et aller au bout de cette nouvelle facette.
J’étais conscient du danger qui m’attendait à vouloir le cerner, mais c’était plus fort que moi.
Les mois passaient et j’enchainais les missions, croisant d'autres connaissances. Parfois, il m'arrivait de tomber sur Florent, dont les réactions qui m’étaient étrangères ne m’étonnaient plus.
Les retours à mon monde étaient de plus en plus compliqués, les séquences se mélangeaient en mon esprit.
Comme souvent, je fus pris d’une migraine et eus une impression de chute libre. D’un coup, un halo de lumière m'enveloppa. Le décor autour était flou. Je voyais mes missions défiler sur le mur blanc, entrecoupées de scènes réelles.
"Tu as encore fait un cauchemar" me dit Eric, d’une voix suave, en me donnant mes médocs, alors que je reprenais mes esprits.
Eric était devenu mon ami, même s’il était d’abord mon psychiatre. Tous les matins, je lui racontais mon voyage, mon rêve, mon cauchemar.
L’omniprésence de Florent dans mes pensées avait eu raison de moi. L’hôpital Sainte-Anne m’hébergeait désormais.
Le soir, je fermai les yeux avec hâte pour que ma prochaine mission commence plus vite.
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