LE PANACHE OU LA STRATEGIE DU FOU (12 et FIN)

Amour - Nouvelle

aglouzab - Ajouté le 02/07/2012 à 19:24

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    Je sortis boire une bière au bistrot du coin pour réfléchir. J’étais plutôt satisfait : mes hésitations finales n’avaient certes pas été très viriles, mais, malgré l’expression de mon désir toujours manifeste à votre endroit, ce qui ne devait point avoir manqué de vous flatter, je vous avais montré avec élégance que j’hésitais à m’immiscer dans votre bonheur. Cependant, il me semblait que quelque chose clochait… Mon Dieu ! Vous n’aviez pas mon numéro de téléphone ! Que faire si, lors des prochaines vacances, vous vouliez m’appeler pour qu’on se voie ? Vous appelleriez le numéro commençant par 06 qui s’était affiché sur votre portable et laisseriez un message que je n’aurais jamais… Horreur, tout était perdu ! Pris d’angoisse, je voulus récupérer mon erreur… Comment faire ? Il était six heures… Avec un peu de chance, vous étiez encore seule… Je vous rappelai donc depuis mon poste de bureau, pour paraître logique avec moi-même… Au décroché, j’entendis en fond sonore une voix d’homme dans un environnement de voiture… Votre mari ! Mais je n’allais pas raccrocher comme un malappris, cela eût été morveux ; l’erreur était faite, il fallait maintenant assumer… D’autant que je me rappelai que vous m’aviez avoué avoir souhaité une confrontation entre un collègue qui vous avait plu, dans une étude que vous aviez fréquentée avant celle de Maître M***, et votre mari… Ici, l’occasion était inespérée. Vous parlâtes enfin :

    « Allô ?

    ― V*** ? C’est encore Guillaume… Au fait, puisque vous serez là à Noël, on pourrait peut-être se voir ?

    ― C’est que… Je serai en famille…

    ― Je vous laisse mon numéro de téléphone… Vous avez de quoi noter ?

    ― Attendez, je suis avec mes enfants, là…

    ― Ah, je vous laisse… Au revoir…

    ― Non, non, attendez ! Je prends un papier… 01 ? »

    Puis, incrédule que vous me tendissiez la perche me permettant de vous donner mon numéro professionnel, je vous l’indiquai. Ainsi n’avais-je pas à me déjuger en vous donnant un numéro de portable qui ne fût pas celui qui s’affichait sur votre écran, ce qui vous eût révélé que je n’avais pas eu le cran de vous appeler de mon propre portable et ne m’attirerait que mépris de votre part. Nous raccrochâmes. J’étais content de moi : ayant enfin oublié le panache, cette arme de pierrot romantique, je m’étais montré dur à souhait. Je m’étais infiltré, par téléphone interposé, à l’intérieur de votre famille, entre votre mari et vous. Je vous avais percée de ma pointe et je vous avais aspirée hors de votre voiture en vous menaçant de raccrocher lorsque vous aviez dit être avec vos enfants… Vous aviez d’ailleurs dit « vos enfants », pas « votre mari » : il devenait quantité négligeable, je l’avais complètement effacé. Le combat que vous souhaitiez tant avait eu lieu et j’en étais sorti vainqueur… Je m’étais montré ferme et décidé, absolument viril. Le soir, je rentrai chez moi avec un sourire radieux aux lèvres. Ma nuit fut sublime. Je rêvai que je vous caressais les cuisses : j’avais enfin le droit de toucher votre chair veloutée…

    Au réveil, l’univers s’écroula… Je pris pleine conscience de mon erreur… J’avais révélé à votre mari la possibilité d’un adultère. Sûrement tenterait-il dès lors de vous reconquérir. C’était sans doute ce que vous attendiez pour l’aimer de nouveau… Le matin même, deux coups de fil en absence, d’un numéro inconnu. Au bureau, je n’avais plus la tête qu’à vous. Dans la rue, les gens que je croisais me semblaient nés d’une autre planète, si bizarres qu’ils semblassent hors de mon monde. Quel était donc l’origine de ce double coup de fil ? Votre mari, sûrement… Qui avait dû appeler l’un de mes employeurs pour connaître mon véritable numéro… J’imaginai alors la grande explication familiale qui avait dû avoir lieu, toute la nuit, à la suite de mon appel malencontreux. Votre mari accablé… Vous en larmes… Vos enfants implorant le ciel que vous ne vous séparassiez pas, avant d’être envoyés au lit dans un dernier relent d’autorité parentale… Ou bien aviez-vous subtilisé le téléphone de votre mari pendant qu’il était sous la douche avant de partir au boulot pour me faire comprendre que j’avais commis la faute impardonnable ? En m’appelant de son téléphone à lui, peut-être vouliez-vous me faire comprendre qu’il fallait que j’oublie votre numéro, peut-être était-ce une façon d’effacer la trace qu’il me restait de vous… Une façon même de me dire que c’était lui qui vous pénétrait, pas moi… J’avais réveillé sa libido à votre endroit, j’avais fait le boute-en-train… Peut-être aviez-vous cette nuit davantage dérouillé que jamais… Je m’interrogeai minutieusement… Par mon second appel, intempestif, je m’étais montré en vainqueur, je vous avais révélé une nature que vous ne soupçonniez pas jusqu’à présent, irrespectueux de votre personne… Ainsi pouviez-vous croire que les égards que je vous avais témoignés avant mon arrêt n’avaient été dus qu’à ma situation de faiblesse personnelle et non point au conflit intérieur qui m’habitait compte tenu de votre situation de famille, qu’en l’absence de rival – à bien y réfléchir, votre mari n’était pas un rival pour moi, dans la mesure où il n’avait pas l’attrait de la nouveauté – je dévoilais une nature grossière et égoïste… Le conflit intérieur qui vous avait tant émoustillée, la sensibilité qui vous avait tant touchée, tout cela était complètement oublié ; j’en étais maintenant sûr : par mon second appel, j’avais réduit ma belle image à néant… Pour satisfaire mon orgueil débile de mâle, je vous avais mise en situation délicate devant votre mari et, encore plus grave, devant vos enfants… Tout ça par fierté de vouloir être le seul homme de votre vie…

    Logiquement, vous ne m’appelâtes pas lors des vacances suivantes. Quelques mois plus tard, je vous rappelai par acquit de conscience. La froideur que vous me témoignâtes me confirma que j’avais définitivement échoué.

Commentaires (5)

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fleche

Par Mystéria / Karine | il y a 11 mois

Seigneur, ce n'est pas possible?
rien? pas même un baiser?
je suis désolée de le dire comme ça, mais cette technique de séduction n'est vraiment pas au point!!
j'ai eu grand plaisir à lire cette nouvelle, Aglou! merci!

Abus

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fleche

Par aglouzab | il y a 11 mois

tu as raison, Mys, mais "l'émotion précède la pensée"... J'ai voulu restituer ce qu'il se passe dans la tête d'un homme trop émotif... Merci, en tout cas !

Abus

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fleche

Par Matou | il y a 11 mois

Tout ça pour ça... pauvre homme ^_^

Abus

Pascal_3_54

fleche

Par Pascal GERMANAUD | il y a 10 mois

Une fin "normale"!-) J'attendais une surprise mais bravo pour le style toujours savoureux, Aglou !

Abus

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fleche

Par Arthur Roubignolle | il y a 9 mois

On dirait du Stendhal (celui par qui le STENDHAL arrive?)

Abus