J’aime votre sobriété quand vous parlez de vos moments difficiles : la mort de votre père, bien sûr, que vous évoquez à peine, mais aussi les difficultés matérielles au début de votre carrière, votre stress du travail et de la vie, que vous cachez tant par votre bonne humeur, le handicap de votre fils, l’angoisse du temps qui passe trop vite, que vous ne ressentiez pas dans votre enfance, le souci que vous avez eu d’avoir un troisième enfant alors que les deux premiers étaient déjà grands, parce que bientôt ce ne serait plus possible, et que depuis vous n’arrivez pas à arrêter le Lexomyl, vos deux demi-sœurs qui sont dans des périodes difficiles (avec un poil de honte lorsque vous me dîtes ce qu’elles faisaient dans la vie), la broderie que vous faites parce que ça vous détend (« vous ne pensez à rien d’autre pendant ce temps-là » ajoutai-je). J’aime votre gêne lorsque je demande plus de détails, qu’il faut un peu rentrer dans votre intimité : souvent votre cuirasse reprend le dessus ; il ne faut pas parler des choses tristes, tout va bien.
Sans doute, la perte de votre père alors que vous étiez très jeune interrompit-elle votre croissance et est-ce pour cela que vous rapportez, encore maintenant, tout à vous, alors même que votre discours se veut chaque fois rationnel. Ah, votre habitude de téléphoner quotidiennement à votre mère ! Cette mère que vous jalousez, que vous détestez, que vous haïssez au fond de vous-même mais dont vous êtes incapable de vous détacher, tant elle vous rassure… Combien est touchante la naïveté avec laquelle vous me dîtes adorer Le Journal de Bridget Jones alors que toutes les femmes aiment ce livre, avec laquelle vous encensâtes Pretty Woman alors que toutes les femmes aiment ce film ! Petite fille égocentrique, qui ne voit qu’elle sur terre, comme je vous aime ! Quand vous me dîtes n’être ni belle ni intelligente, j’eus comme d’habitude l’impression que vous cherchiez surtout à vous convaincre vous-même. Ne parlons pas de beauté et d’intelligence, puisque vous ne le voulez pas, quoique l’humilité soit la plus grande des vanités, notamment en ce qui vous concerne… Mon cher ange, j’ai le regret de vous dire que votre disposition au bavardage avec n’importe qui n’invalide nullement l’idée que vous vous regardez tout le temps le nombril : vous êtes simplement en séduction permanente, comme la petite fille que vous êtes restée et qui semble vouloir à toute force entrer dans le monde des adultes en se rendant intéressante… Comme vos yeux brillent, pourtant, dès qu’il s’agit d’évoquer les sapins de Noël si grands que l’on en coupe la cime pour placer l’étoile de David ! J’aime les gens qui ont eu une enfance heureuse : ils ont dans les yeux la même nostalgie…
Vous ne supportâtes pas de ne plus être le centre du monde. Ainsi me parlâtes-vous de vos vacances linguistiques en Angleterre à l’âge de quinze ans, lorsque vous n’aviez pas de petit copain et que vous étiez malheureuse comme une pierre… Que la fille de vos hôtes, un peu plus âgée que vous, sortait en voiture avec le sien sans vous emmener... Etiez-vous jalouse d’elle, alors ? Même d’elle ? Il est vrai qu’encore maintenant, vous n’aimez pas la compagnie des femmes, et adorez être entourée d’hommes qui vous font la cour. C’est la seule chose qui vous distraie de vos tendances dépressives… En Angleterre, lors de ces vacances, vous n’étiez pas la petite reine, et il a fallu en avaler, des couleuvres… Comme le rapace que vous êtes devenue… Oui, un rapace… C’est avec rapacité que vous me dîtes, le jour où je vous fis ma déclaration : « Mon mari, j’ai mis six mois à l’avoir ! » Aveu de manipulation, comme ce « oui » venu du cœur quand je vous demandai si vos enfants étaient bien manipulateurs… Vous ajoutâtes : « Mais ils sont gentils », comme pour vous justifier. Toujours ce conflit entre votre nature et votre éducation… Vous en êtes-vous désintéressée, de votre mari, dès lors que vous l’avez eu ? Il semble que oui, vu l’accueil que vous offrez aux hommes qui vous draguent. Vous êtes la pire des allumeuses, mon cher ange, et c’est pour vous que Baudelaire aurait pu écrire A Celle qui est trop gaie. Mais c’est à un autre poème que je pense, à l’instant, un poème en prose, Les Bienfaits de la Lune, car, quoique vous n’ayez pas les yeux verts, votre peau blanche grêlée de taches de rousseur sous vos cheveux noirs pourrait très bien témoigner d’une étreinte lunaire. Aussi la Lune eût-elle pu vous dire : « Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau informe et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce ! » Pour ce qui est des nuages, du silence et de la nuit, cela ne correspond pas bien avec la nature solaire que vous revendiquez ; mais que diable, vous êtes mon double solaire ! Et puis, si vous aimez le soleil, c’est de loin, puisque vous le fuyez : il tannerait préjudiciablement votre peau de lait… Pour ce qui est de la mer, je sais qu’elle vous inquiète, que vous avez peur de ce qu’elle cache.
Cet océan que vous craignez tant est à votre image : c’est de vous que vous avez peur, mon cher ange, et vous le savez très bien. De cette Île de la Tentation perdue au milieu de la mer, dont vous trouvez bruyamment que l’émission télévisée du même nom est un summum d’idiotie… Pourtant votre regard se ravive lorsque vous en parlez… Du tréfonds obscur de votre âme, de ce feu infernal qui brûle derrières vos prunelles inexpressives et qui vous ferait traverser le Styx et l’Achéron avec votre amant… Votre amant ! Ce terme doit assurément vous faire frissonner. Je ne sais si vous rêvez d’en avoir un ou si c’est la perspective d’un divorce qui vous excite le plus. Vous me dîtes que tromper son conjoint ne se faisait pas… A plusieurs reprises en revanche, vous évoquâtes le divorce avec gourmandise. Cela vous exciterait-il de faire mal à votre mari ? Ou est-ce la libération des conventions sociales que vous attendez avec ferveur ? Là non plus, je ne sais que penser. Votre âme rêve de grandeur, mon cher ange, comme l’atteste la dernière conversation que nous eûmes au restaurant, au cours de laquelle vous me dîtes ne pas supporter les enfants à la messe, comme un obstacle à l’élévation spirituelle. C’est ce jour-là que je faillis vous avoir, mon cher ange : nos deux corps tremblaient d’émotion, vous me faisiez – sans le vouloir ? – du pied sous la table, et je vous demandai si vous étiez pratiquante. Pour vous rassurer, vous cherchiez tout le temps à comparer mes qualités à celles de votre mari, notamment par nos extractions respectives, et vous fûtes prise à votre propre piège lorsque je vous avouai que mon père était connu. A la sortie, je parlai de corbillards, de l’habitude qu’avait notre patron de lire les rubriques nécrologiques des journaux. Vous rîtes, pensâtes que je vous faisais marcher… Nous marchions tous deux très vite car nous savions que sinon, nous nous serions embrassés. Quelle plus belle façon de draguer qu’en parlant de la mort sur un ton badin ?
Commentaires (5)
Par Bleuterre | il y a 12 mois
Un texte parfaitement bien écrit, mais que dire..... l'impression gênante d'un certain voyeurisme à cette lecture..... d'une lucidité et d'une minutie presque parfaite. Il fallait écrire ce texte, sans aucun doute.....
Abus
Par Mystéria / Karine | il y a 12 mois
moi aussi, j'ai l'impression de jouer au voyeur.
le ton est si personnel que c'est un peu... embarrassant.
mais j'aime beaucoup!
Abus
Par Pascal GERMANAUD | il y a 12 mois
C'est toujours agréable à lire, pour ma part !-)
Abus
Par aglouzab | il y a 12 mois
Merci à tous les trois !
Abus