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LE PANACHE OU LA STRATEGIE DU FOU (4)

Amour - Nouvelle

aglouzab - Ajouté le 21/06/2012 à 21:08

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    Le désir de faire mal à votre mari n’est cependant pas éloigné non plus de vous, telle que je vous connais. Certes vous n’osez vous libérer de lui tant vous en êtes fière, mais la jalousie qui vous torture, vous l’éprouvez également à son encontre, puisqu’il est publiquement reconnu et que vous ne l’êtes pas. Il vous écrase intellectuellement et vous en souffrez. Dilemme effarant et suicidaire… Votre désir de reconnaissance est si éperdu que, dans votre égocentrisme, vous ne pouvez vous empêcher de vous mesurer à l’homme dont vous êtes la plus proche. Est-ce pour cause de ce désir que vous êtes si gentille, si serviable, que vous souriez à tout interlocuteur, que vous riez d’un rire un peu trop fort à toute blague aussi minable soit-elle ? C’est que vous n’êtes sûre de rien, en particulier de vous-même. Vous êtes une vérificatrice, mon cher ange, avec votre manque d’assurance et votre tempérament obsessionnel. J’ai parfois cette impression que vous faites la tête lorsque nous sommes accompagnés de collègues et que je leur parle de la même façon qu’à vous, que j’affecte que vous ne seriez qu’une collègue parmi tant d’autres... J’aimai vous dire un jour qu’on ne donne pas pour recevoir : vous êtes une petite fille égocentrique et intéressée, mon cher ange, et c’est pour cela que je vous aime. Vous êtes un enfant gâté qu’il faut sans cesse distraire pour ne point qu’il se lasse.

                Votre égocentrisme n’a d’égal que votre insatisfaction : comme un sentiment de quelque chose d’inexploité en vous, qui serait votre quotidien. Comment pourrait-il en être autrement lorsque l’on est, comme vous, capricieuse, impatiente, velléitaire, indécise ? Vous avez quitté votre ancien employeur par manque de reconnaissance, et sans doute aussi parce que ce qu’il vous était proposé ici était flatteur : mais face à la basse difficulté de la tâche et à sa permanence, les idéaux filent vite et on regrette. J’aime votre flemme naturelle à comprendre les choses compliquées lorsque le sujet n’excite pas votre imagination de midinette frivole. Vous n’aimez pas jouer, me dites-vous ; mais sans doute le plateau de jeu est-il trop exigu... La vraie vie est un meilleur champ d’expérience... A cet égard, celle que je vous ai menée au bureau n’a pas dû vous décevoir, vous ma nouvelle collègue, dont j’avais réussi à me libérer de la tutelle hiérarchique avant même que vous n’arriviez : vous veniez en effet remplacer mon ancien chef de service, démissionnaire pour cause de longue maladie, à un poste qui m’avait été initialement promis. En contrepartie de la promesse non tenue, un poste autonome avait été créé pour moi…

                Vous arrivâtes un début de mois d’octobre. Je rentrais de vacances en Belgique et en Hollande. Mes jours et mes nuits y avaient été pleins de vous, avant même que je vous connusse vraiment, et ainsi y avais-je rêvé, dans ces nuits où les mystères du Nord emplissent l’âme d’un désir de complicité, d’une présence familière à mes côtés. Nous fûmes tous réunis pour votre arrivée, chose rare en vérité, l’irruption d’un nouveau collaborateur dans le petit monde des employés ne justifiant ordinairement qu’une présentation individuelle à chacun. A la fin de la réunion, vous quittâtes la pièce la première, en regardant au loin, dans le vide, la tête haute. Vous ne rougissez que peu, de sorte que l’on pourrait se méprendre de cette apparente morgue. Il n’en est rien et je le sais : au cœur de cette attitude hautaine y avait-il le trouble de l’émotion que les grands timides dont je suis connaissent bien, qui empêche de réfléchir, et qui est comme un aiguillon dans les fesses, qui fait dresser les épaules, au moment où l’on est le clou du spectacle. Et si je sortis des rangs à ce moment là, c’est pour que vous me vissiez bien et que vous apprissiez inconsciemment que, pour une fois, je ne me laisserais pas passer devant, ni par vous, professionnellement, ni par un rival à votre endroit, sentimentalement.

                J’attendis deux jours avant de vous inviter à déjeuner. Je ne voulais pas paraître trop niais, comme quelqu’un qui vous ferait d’emblée des avances directes avec toute la maladresse que cela suppose lorsque, comme moi, l’on n’est pas un séducteur mais que l’on a une gentille tête. J’étais extraordinairement troublé, sans doute rouge, et je ne vous regardai pas en face. Je parlais comme mécaniquement. Vous acceptâtes avec enthousiasme. Vous n’analysâtes pas, semble-t-il, ma timidité comme une convoitise. Je vous emmenai au restaurant libanais que je fréquentais quasi-quotidiennement. Deux ou trois jours après – je ne me souviens plus – c’est vous qui me proposâtes de déjeuner ensemble. Petit à petit, une connivence sembla s’établir. Mais je faisais en sorte que nous ne déjeunions jamais ensemble deux jours de suite : pour séduire, il faut savoir rester distant. Cependant, je me refusais à vous faire la moindre avance, sachant que vous étiez mère de famille.

    Au bout de quinze jours, nous allâmes déjeuner à trois, avec notre patron. Il chercha à briller devant vous, faisant preuve d’un humour des plus médiocres auquel vous riiez avec ostentation. Il vous valorisa systématiquement. Il parla aussi beaucoup de votre mari. Incidemment, vous précisâtes qu’il était très carriériste, chose prévisible en vérité lorsqu’il s’agit d’un conseiller du premier ministre. Mais notre patron vous questionna tant et tant sur lui que vous en fûtes exaspérée… Notre patron avait trouvé l’art d’alternativement vous flatter et vous vexer, et il avait instinctivement compris que pour vous éloigner de votre cher et tendre, il fallait vous mettre en rivalité avec lui. Enfoncé dans mes complexes, je me bornai au cours du repas à lancer deux ou trois fusées qui vous firent rire sincèrement. Je mis en valeur notre patron en lui faisant quelques compliments sur son approche de la profession, ascenseur qu’il ne me renvoya pas du tout. Assurément, je reculais pour mieux sauter ; quoique ma timidité m’eût empêché de prendre durablement la parole, j’avais bien écouté : votre mari était carriériste ? Je ne penserais qu’à l’amour…

    Il était incontestable que notre patron avait une grosse longueur d’avance sur moi : il était le boss et cela vous impressionnait… En outre, c’était un séducteur invétéré et il se lâchait avec vous, ayant senti la faiblesse de votre couple. Lorsque nous déjeunâmes seuls ensemble, dans les jours qui suivirent, vous n’eûtes de cesse de me parler de lui. Je me doutais bien de l’attirance putassière qu’il exerçait sur vous, parce que c’était un homme de pouvoir mais qu’en outre c’était un homme d’argent, ce que n’était pas votre mari, non plus qu’il disposât de la fantaisie apparente des baratineurs effrontés et sans tact qu’était celle de notre patron. Vous aviez pour votre mari un amour d’admiration ; et surtout, c’était le fruit de votre conquête – mais ça, je ne le savais pas encore. Notre patron était également votre trouvaille puisque vous étiez venue à lui : en ce sens, j’avais des choses à craindre. Moi, à côté, je n’avais qu’une fantaisie lunaire, surréaliste, de saltimbanque, bien plus subtile mais qui peut dire que la subtilité est le souci d’une femme, surtout telle que vous ? Vous me dîtes pourtant admirer les hommes qui écrivent bien… Ce jour-là, je sentis que j’avais une chance, mais comment vous révéler mes talents sans mettre mon panache en danger ? Je voulais ne dévoiler mon jeu qu’au moment opportun, l’idéal eût été que vous tombassiez amoureuse de moi sans que j’eusse à l’ouvrir du tout.

Commentaires (7)

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Par Mystéria / Karine | il y a 12 mois

ça se précise! j'ai hâte de lire la suite maintenant!
que nous réserves-tu?
:-)

Abus

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Par aglouzab | il y a 12 mois

Merci Karine ! Maintenant, on est effectivement dans le vif... :)

Abus

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fleche

Par Pascal GERMANAUD | il y a 12 mois

Bien joué !-)

Abus

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fleche

Par aglouzab | il y a 12 mois

Merci mon Bruant cybernétique !

Abus

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fleche

Par Pascal GERMANAUD | il y a 12 mois

De rien, Aglou ! Désolé pour la suite mais j'aurai probablement du retard sur les prochaines lectures car je suis en vacances... j'ai moins de temps pour vous suivre !-)

Abus

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fleche

Par aglouzab | il y a 12 mois

Merci Mathieu !

Abus