L’automne avait pris ses aises et les platanes roussis, de loin en loin, donnaient aux rues des allures de grands fauves alanguis.
J’avais emménagé depuis peu dans un vaste appartement, non loin des quais de Seine, et déjà, je me trouvais trop à l’étroit dans ma nouvelle vie.
L’évidence s’était fait jour avec la soudaineté des averses d’été, lorsqu’en rentrant du travail, le pas aiguisé par le froid, j'évitai un petit homme trapu que j'avais heurté la veille sur ce même trajet.
Saisi d’un trouble vif, je poursuivis ma route jusqu’à ce que, m’arrêtant à un passage piéton, je remarquai une mère qui menait son enfant par la main, tel que je l'avais vu faire les jours précédents aux abords de cette même intersection.
Jusqu’alors, j’avais été marqué par ses yeux clairs bien plus que par la récurrence de nos rencontres. Pourtant, ce soir-là, au jour finissant, son expression de mater doloresa imprégna profondément mes sentiments, et la routine dans laquelle je m’engluais depuis des semaines me sauta au visage. Je me sentis petite chose, avec une envie de pleurer qui m’obstruait la gorge.
Le froid autant que la fatigue me prenaient au cœur, et mettaient ma sensibilité à nu, la gélive, la fleur de peau, aussitôt cueillie par le spleen d’automne.
Échappant un instant à mes idées moroses, j’escortai ma curiosité au-delà des reliefs architecturaux, dans le bleu métallique du crépuscule, où des bans d’étourneaux s’affolaient en tous sens.
Les oiseaux innombrables grêlaient le ciel, se rejoignant pour ne plus composer qu’une entité homogène et mouvante; une brume ondoyeuse qui se contractait puis se dilatait avec force, telle que le ferait une respiration désordonnée. Sans doute envisageaient-ils, à l’approche des premières rigueurs saisonnières, leur transhumance vers le soleil d’Espagne ou du Maghreb.
Années après années, cette périlleuse course à l’espérance les poussait à communier par le battement hâtif de leurs ailes, par ces forces dépensées jusqu’à n’en plus pouvoir d’épuisement, de désir et de foi en plus.
Le claquement d’une fiente, à mes pieds, dissipa mes songeries, me ramenant à des considérations plus prosaïques. Je me rabattis donc au plus près des frontispices haussmanniens, à l’abri des corniches et des balcons étroits, puis accélérai le pas.
Arrivé chez moi, je me changeai devant un miroir. C’était toujours cette gueule anguleuse, ce corps aigu est pâle qui me défiaient. Je me rendais compte, encore une fois, que la distance n’avait rien changée à l’affaire; je restais le même, et j’avais beau lui faire prendre des poses arrogantes, à ce corps abstrait, j’avais beau me persuader d’un tas de sottises, les tréfonds de l’âme restaient bien perceptibles à travers l’image imprécise que me renvoyait la glace.
Afin de tromper ma mélancolie, je rejoignis quelques amis dans un bar où nous avions nos habitudes.
Quand nous eûmes trinqué, les heures allant, nous nous mîmes à fusionner des illusions qu’à la clarté du jour nous aurions sans doute tues. Nous nous érigions des destinées aussi improbables qu’elles nous paraissaient évidentes en ces heures abreuvées; puis nous nous mettions à rire, la gaieté jaillissant naturellement de nos âmes tant nous n’en pouvions plus d’étonnement et d’éternité.
Enfin nous poursuivîmes l’assemblage de notre palais éphémère qui s’évaporerait avec les dernières vapeurs d’alcool, condamné à l’oubli par les excès auxquels il devait d’avoir existé.
L’érection grandiose nous menait au silence; la quiétude.
Je retrouvai mon ennui où je l’avais laissé, sur le pas de ma porte, comme un vieil habit qu’on endosserait en rentrant chez soi, par habitude; puis je me cachai sous ma couverture, dans la nuit, dans le spleen. A ce moment-là, j’attendais que naissent des lendemains plein d’incidences sur mon avenir, quand même je ne fis rien qui me permit de les envisager.
Tâchant de m’endormir, j’écoutais tanguer la nuit, sous laquelle mon avenue, spacieuse et frissonnante, s’allongeait un peu plus. Les voitures se raréfiaient, et, dans leurs sillages, le silence s’approfondissait. Quelques bolides en profitaient pour foncer à toute allure d’un bout à l’autre du monde; du moins je m’en persuadais.
Je percevais d’abord, étouffé par la distance, un chapelet d’explosions qui enflait en se rapprochant de mes fenêtres, puis se répercutait sur les façades assoupies, y décuplant sa furie, pour enfin s’estomper en un decrescendo sourd.
Il arrivait parfois qu’une fulgurance pétrifiât le vrombissement de moteur, une virgule, un trait sifflant, la veine oscillation des freins, tel un trille suspendu, que le plissement infernal de la tôle froissée happait pour de bon. La nuit enfouissait aussitôt son désarroi dans un mutisme glacé rompu par un cri funeste.
Je me levai précipitamment pour aller à ma fenêtre.
Dans les baies vitrées des bureaux en face, se reflétait toute une guirlande de lumières qui s’allumaient à tour de rôle, avant que ne s’y découpassent des silhouettes noires et immobiles. Tous nous nous penchions vers la rue, au-dessus des faisceaux grêles des becs électriques, pour goûter un peu au drame.
Plus tard, des jeunesses triomphantes défilaient en vélib’ ou à pieds, par dessous mes insomnies, y perdant des lambeaux de voix ou de rires qui s’accrochaient aux fenêtres, comme des rubans d’été.
Et je compris enfin, moi dans ma nuit, d’où venait mon chagrin.
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Commentaires (6)
Par aglouzab | il y a plus d'un an
La vie en beau ! La vie en beau !
Abus
Par Yannick Darbellay | il y a plus d'un an
Merci à toutes les deux! Effectivement, je me suis imposé une certaine rigueur... Au risque d'être moins prégnant voir rébarbatif
Abus
Par Yannick Darbellay | il y a plus d'un an
zut me suis pas relu, pardon aglouzab: "merci à TOUS les deux" ;)
Abus
Par Mystéria / Karine | il y a plus d'un an
très poétique et très beau, je découvre et j'apprécie.
Abus