D’aussi loin qu’il m’en souvienne mon premier souvenir de lecture fut pour moi une perception, au-delà même d’une forme littéraire, plus intense que le maillage des mots et des sens s’y rapportant, plus large que l’intrigue ou le créateur de l’œuvre. C’est l’espace et le temps qui me furent ouverts à l’usage du livre que je puis rapporter sous sa forme la plus essentielle. J’ai le souvenir de ces longues heures d’études primaires où je sentais l’immobilité d’un savoir incolore geler tous mes sens, jusqu’à ma curiosité, face à la fenêtre noire ardoise ou le soleil était éteint, devant lequel je ne devinais pas qu’il s’en cachait un plus puissant que par la fenêtre du dehors, celui de la vérité et du savoir. C’est le talent féerique de la maîtresse qui alluma l’étincelle de cet astre comme dans un sous-bois humide. Peu de chance que celle-ci puisse enflammer quoique ce soit dans le trou noir dévorant de mon inattention ; le tourbillon joyeux d’un galopin trop excité par l’idée d’une sonnerie qui annoncerait les jeux du dehors l’emportait aisément sur tout autre considération conceptuelles. Et pourtant !
Quelle merveilleuse idée que celle de ma maîtresse de CE1 ce jour là. Elle nous fit choisir un livre dans un tas déversé sur son bureau comme des patates sur l’étal d’un marchand. Nous tous, les élèves, nous prélevions un de ces objets sans y prendre garde, soucieux d’obéir à ce nouvel exercice. Déjà, quel n’était pas mon étonnement de voir quelques uns qui semblaient choisir non pas un instrument d’étude quelconque, mais un fruit merveilleux, qui semblaient le humer, le tâter, le jauger… Quel drôle d’attitude face à ces rectangles de papier fibreux, presque rance dont l’aspect évoquait des émanations de cloître. A ce moment, je me dis alors qu’il ne pouvait exister un élément si commun qui ne donna cette frénésie douce chez certains de mes camarades, sans que celui-ci ne cache quelque chose de précieux. Ces camarades étaient tous de ceux qui brillaient par leurs résultats et empreints d’une manière d’être plus attentionnée que la moyenne. Ils détenaient donc un secret pour voir et sentir mieux ! Il s’agissait du facteur socio culturel, le sceau fondamental de l’appétence aux choses de l’art prodiguée savamment par les familles dont plusieurs générations avaient capitalisé la richesse codique. Il fut établi que nous devions, tous ensemble dans une même pratique, lire une heure par jour, et que seul, nous pourrions poursuivre quand le travail du moment serait fini. Cette règle, au début fastidieuse, insinua le venin en moi irrémédiablement. Je m’empressai d’achever mon étude pour plonger dans l’histoire et la vie qui m’attendait derrière la fenêtre de papier dont le volet attendait l’ouverture pour me délivrer sa lumière. Une lumière profonde, abyssale, mystérieuse et fantastique au travers le hublot imaginaire au coin de ma table d’écolier : il s’agissait de « Vingt milles lieux sous les mers » de Jules Verne. Je su dès lors la puissance du véhicule émotif que peuvent renfermer les livres.
Plus infiniment encore, la claque littéraire qui affirma tous ces premiers sentiments fut la lecture de « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust, en milieu d’adolescence. Tout d’abord, la pente escarpée avait paru si ardue que souvent j’eusse été enclin à rebrousser chemin si je n’avais ressenti alors la réitération des mêmes premières impressions de l’école primaire. Enfin, tout se déliait et le sillon de cette œuvre m’ouvrait des chemins infinis de vagabondages impressionnistes, conceptuels, philosophiques, musicaux, et toutes autres complexions que seul le langage peut tisser. Je me signifiais la force de l’esprit au-delà des mots et du style. Je devinais que le génie humain empruntait, au travers une éducation, une culture, un maillage réceptif tissant par la psychologie un filtre de personnalité, tous les éléments sophistiqués dont il dispose pour s’exprimer. Peu importait l’horizon dont il surgissait, le langage ne constituait qu’une maille de la broderie spirituelle, pouvait s’assimiler à toutes autre forme de dentelle, ainsi entre autres choses la musique, la comédie, ou la peinture… Je voyais dans le génie littéraire -celui des récurrences de la madeleine, du suc extrait de la mélodie de Vinteuil sans l’avoir jamais entendue, l’amour de Swann et ses vicissitudes, la découverte de l’altérité mondaine et ses contingences morales, le pavé de Venise qui révèle à l’écrivain la nécessité d’enfanter par les lettres et le style l’ensemble de ses sensations - le génie humain tout entier.
Commentaires (1)
Par Funambule | il y a 8 mois
Un vocabulaire choisi tisse les mailles d'un récit dense et raffiné, doux à entendre comme une jolie musique : le style de Mr Hugues Stephane comme on l'aime.
Abus