Peintres et artistes en Boulonnais
et côte d’Opale - Dominique Arnaud
Première partie
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Peintres et artistes en Boulonnais et côte d’Opale
Avant propos
De tous les temps, le Boulonnais comme la Côte d’Opale ont suscité la démarche artistique. Ce rivage a inspiré ou donné naissance à des peintres parfois mondialement connus, de Jean-Charles Cazin, à Camille Corot et Georges Mathieu en passant par Claude Monet, Edouard Manet, Edgar Degas, Vincent Gil Franco…
Le propos de cet ouvrage n’est pas d’en accomplir le florilège, pas davantage que de viser à l’exhaustivité en ce qui concerne les contemporains. Il s’agit plutôt d’inviter le lecteur dans quelques vivants ateliers d’aujourd’hui, car ce livre doit fleurer bon les fragrances de ces laboratoires mystérieux, là où s’accomplit l’étrange transmutation de la peinture en lumière, à l’instar de ce qui se produit dans l’antre obscure du photographe argentique. Seul le talent permet cet alchimie de la métamorphose, quand la vile matière devient or pur.
Il nous importera peu que les paysages littoraux du Nord et du Pas-de-Calais représentent ou non leur source d’inspiration, même si c’est souvent le cas. Davantage qu’un recensement complet des artistes les plus renommés, bien que bon nombre d’entre eux trouvent place dans cet ouvrage, notre principal fil conducteur sera de démontrer la variété des styles et des factures tout comme la foison créative qui fait honneur à ce bout de terre septentrionale. C’est pourquoi cohabitent ici l’abstrait et le figuratif comme le dessin et la sculpture. Le choix des artistes a été d’autant plus difficile que nous nous sommes résolus à en limiter le nombre afin d’offrir à chacun plusieurs pages, espace indispensable pour réaliser un portrait leur ressemblant le plus possible et surtout pour l’illustrer significativement. L’iconographie se fait prioritaire quand on traite d’art pictural.
Enfin, on ne s’étonnera pas de trouver dans ce livre des artistes moins connus que certains absents mais dont l’avenir nous a semblé prometteur. Il existe, en Boulonnais sur lequel nous avons naturellement insisté, et sur la Côte d’Opale qui lui sert d’écrin, des plasticiens qui nous offrent une vision passionnante d’un Monde en mutation permanente dont nous voulons, en symbiose avec eux, conserver la beauté et le patrimoine tout en réfléchissant sur son devenir.
C’est la mission, et de l’artiste, et du journaliste : deux professions se trouvant réunies dans un recueil n’ayant pas d’ambition critique et n’établissant aucune hiérarchie, mais cherchant plutôt à conduire le lecteur à une meilleure compréhension, à une approche étayée du jardin secret de chaque protagoniste. Nous nous attacherons donc à résumer les carrières, à évoquer les origines et les grands maîtres de chacun, à décrire les ateliers, à comprendre la naissance de l’élan concepteur devant la toile vierge !
Ce travail livresque tient, ainsi qu’on le constatera, du reportage ce qui n’étonnera pas les familiers de l’auteur.
Un clin d’œil pour conclure. Nous traitons ici d’une corporation constituée de gens tous charmants pris individuellement, nous en témoignons, mais qui ont parfois une légère tendance, tout comme les écrivains du reste, à se regarder mutuellement en chiens de faïence. Bien que ce phénomène ne soit quand même pas - heureusement - une généralité, nous formerons le vœu de réussir à rassembler peu ou prou ces adeptes de la perfection tout en conduisant vers eux leurs clients potentiels, ces amateurs d’œuvres de beauté que font frissonner aussi les strass du marché de l’art et même ses spéculations.
Mais pour l’auteur de cette anthologie, seules comptent la peinture et la sincérité, bien davantage de la cote, l’essentiel se situant intrinsèquement dans le génie humain et non dans le succès populaire parfois mal inspiré.
A noter : A l'origine de cet ouvrage : une commande du Paul Copin, fondateur de la maison d'édition Punch, entreprise dont le nouveau propriétaire n'a pas donné suite au projet. C'est pourquoi l'ouvrage trouve ici une forme différente du livre d'art prévu initialement. Mais je souhaitais cependant rendre ici hommage aux peintres qui m'ont aimablement reçu en leur atelier.
Dominique ARNAUD
Journaliste honoraire
A l’instar d’Ingres son maître en dessin
Michel Chemin sur les ailes de la musique
« L’important, c’est quand on se trouve devant le chevalet, pas quand le tableau est exposé à la cimaise ! »
Ce propos du peintre résume la démarche de Michel Chemin dont la toile en cours de réalisation ou à venir compte bien davantage que l’œuvre finie. A l’observer bouquet de pinceaux en main, prélevant de manière gourmande ses couleurs baroques sur une palette magnifiquement bigarrée, on ne sait s’il peint en musique ou s’il joue de quelque instrument chromatique. A petites touches, à petites notes, il travaille sur ses thèmes favoris comme le compositeur écrivant la partition d’une symphonie, comme le poète qui, en juxtaposant les mots, leur demande de se mettre à chanter.
Michel Chemin, avant tout, peint donc par besoin, pour le plaisir de l’acte. Il avoue par contre éprouver quelque difficulté à achever l’œuvre : « Le temps de la réaliser et je ne suis déjà plus en adéquation avec elle, j’ai du mal à m’y reconnaître. Alors, je n’hésite pas à la recouvrir ! »
L’amateur d’art frémira à l’idée que bien des tableaux doivent en cacher d’autres disparus à jamais : tout aussi admirables mais que l’artiste a reniés, utilisant la première mouture comme le support d’une seconde version qu’enrichissent néanmoins des transparences magiques…
L’itinéraire
Le Michel Chemin d’aujourd’hui, les sensations qu’il éprouve et qu’il transcrit, sont encore et toujours nourris par son enfance à la campagne dont témoigna, un demi-siècle plus tard, une exposition consacrée au monde rural. Né le 23 novembre 1945 à Villers-Faucon dans la Somme, cet arrière petit-fils de berger a lui aussi gardé les moutons. Comme son grand aïeul. A l’âge des culottes courtes, il voulait faire son métier de l’activité pastorale, pour le bonheur rêvé de vivre en solitaire dans les alpages. Mais son destin en décida autrement et le conduisit à l’âge de 11 ans, au Portel, près de Boulogne, cette cité impériale où il devint finalement professeur de collège. Un enseignant qui au-delà de l’activité didactique allait donc mener une profession parallèle vouée à la beauté.
« Au début, je n’aimais pas la mer » avoue le peintre qui préféra au royaume de Neptune les vagues de dunes du Sahara. D’abord dans le cadre de la politique de coopération, puis par goût de rester encore dans ce pays, il enseigna au Maroc pendant six ans, de 1966 à 1972. Ce fut pour lui une période « fabuleuse » durant laquelle il découvrit les couleurs du désert : l’ocre, la terre de Sienne brûlée font toujours partie de sa gamme et marquent de tons chauds l’ensemble d’une carrière qui devint pour la première fois publique, en 1970, lors d’une exposition au Maroc vite suivie par un vernissage à Boulogne-sur-Mer. L’auteur de ses lignes, tout comme le peintre, en ont gardé un souvenir ému puisque cette rencontre initiale fut aussi l’occasion d’un premier article de presse. Parutions et expos allaient se multiplier mais il nous faut revenir aux sources.
Tout gamin, Michel était déjà amoureux du dessin. Il ornait, de ses graffiti, les portes des granges ; sa rencontre, par le truchement d’un magazine, avec Modigliani, avait constitué un coup de foudre. Le peintre en herbe se plaisait à copier l’artiste italien de l’école de Paris, mais avait tendance à délaisser ses crayons pour jouer au football d’où un jour cette petite réflexion de sa maman qui lui fut un électrochoc : « Toi qui aimait tant cela, tu ne dessines plus… »
Piqué au vif, il se remit à l’ouvrage, ne fréquentant pas les beaux-arts mais trouvant, en explorant les rayons des bibliothèques, tous les maîtres qu’il recherchait ; il en reproduisait sans vergogne les œuvres, non pour les plagier, mais pour apprendre en s’en imprégnant. Quels grands professeurs que Rembrandt et Michel-Ange !
Après la remarque pertinente de sa maman et la découverte de Modigliani, le troisième évènement de sa vie d’artiste naissante fut, à 17 ans, la rencontre de Nadine qui devint et resta sa muse et son modèle : une inspiratrice avec laquelle le bonheur de peindre se suffisait à lui-même, sans pourtant que la jeune femme, bien qu’omniprésente, ne devienne un thème unique.
Lustre après lustre, se perfectionnant toujours dans son art, Michel Chemin s’est consacré successivement à de grandes séries : Venise, Nadine bien sûr, la musique, la maison et les intérieurs, Boulogne et la mer, le Maroc encore et toujours. De la part d’un peintre aux sujets plus raffinés que prosaïques, mais également capable de croquer, pour un hebdomadaire, des caricatures reflétant l’actualité locale, il y eut aussi ce clin d’œil, cette parenthèse cycliste étonnante. En effet, le chantre des paysages majestueux sachant si bien s’envoler sur une fugue de Bach, faire vibrer sur la toile un piano solitaire ou un grand orchestre symphonique, passa avec une aisance étonnante le grand braquet… pour peindre ses compères cyclistes dans leur effort, emballer une échappée, regrouper un peloton, magnifier les coups de pédale héroïques, tout cela avec un dynamisme nouveau et une palette plus acidulée qu’à l’accoutumée. Du Michel Chemin new style mais avec un talent égal. Presque du travail de reporter. Occasion de raconter toutes les péripéties d’une course, de la grimace douloureuse dans l’effort à la victoire triomphante, du drame de la chute à la joie de se relever sur la ligne d’arrivée. Occasion aussi pour le cycliste amateur adorant faire des parties de manivelles avec ses copains boulonnais de se lier d’amitié avec des Bernard Hinault, Jean-Marie Leblanc, Christophe Capelle, Laurent Jalabert, Cédric Vasseur, et d’exposer son hommage pictural à la petite reine dans les douches du vélodrome de Roubaix, un lieu hors du commun.
Cependant, quel que soit le thème choisi, qu’il travaille dans le durable ou dans l’éphémère, qu’il peigne les maillots des coureurs ou les habits de soirée des instrumentistes, l’autodidacte Michel Chemin a su conférer à son œuvre une unité de style aisément identifiable. Faisant vibrer la matière comme la corde d’un violon, il sait nous donner la chair de poule avec ses grandes évocations figuratives qui considérées dans leurs détails en acquièrent l’abstraction d’une partition musicale. N’en disons pas davantage : voilà une peinture qui ne se raconte pas mais s’écoute comme un concerto de Mozart, même si quelques phrases s’agrémentent du cliquetis d’une roue libre ou du grincement d’un câble de frein !
L’atelier
Loin et si près de l’habitation, au bout du jardin et déjà en pleins champs, l’atelier de Michel se fait tour à tour havre paisible pour travailler en solitaire et espace hospitalier pour des amis qui ne le dérangent jamais…N’en dévoilons pas l’intimité, sinon pour en révéler la chaleur que diffusent les toiles inachevées en train de sécher, les bouquins alignés sur les rayons, les maillots signées par des vedettes du cyclisme, le luth et les guitares dont les cordes attendent d’être pincées, ce salon marocain où se vautrer voluptueusement à l’orientale, ce canapé où Nadine ne fait pas d’autre bruit que celui des pages tournées.
N’en troublons pas l’atmosphère musicale qui dans sa permanence semble faire danser les nymphes de tableaux célébrant la beauté éternelle de la femme, rendant hommage à cette muse unique en laquelle on reconnaît la maîtresse de maison…
Les expositions
Michel Chemin pourrait ne peindre que pour lui-même. Cela suffirait sans doute à une forme de bonheur qui cependant ne peut atteindre son point culminant que dans le partage, d’où de multiples expositions tant France qu’à l’étranger. Familier de la galerie Alternance de Guy Lignier, il fut bien connu des Amis des Arts à Aix-en-Provence. Michel Chemin garde particulièrement en mémoire les expositions les plus riches de sens comme « Le Chant de la terre » faisant revivre sa jeunesse paysanne en l’église rurale de Verlincthun, ses regards sur Boulogne mis en scène à Nausicaa, ses coureurs cyclistes prenant la douche au vélodrome de Roubaix, son exposition orientale en Suisse, pays où il se vit remettre la médaille de la Renaissance française pour avoir contribué au rayonnement de son pays et aussi en 2006 son « Europe galante » constituant un hommage sensuel à la femme en général, à la sienne en particulier, quand par sa peinture l’artiste oppose Éros à Thanatos. Une manière de conjurer le destin…
Sans oublier de jolis moments avec une danseuse orientale pour son exposition marocaine à Boulogne et les accents du groupe Malavoi lors d’un vernissage à l’habitation Clément en Martinique.
La toile blanche
Mais comment réagit l’artiste confronté à la toile désespérément blanche ? Si l’écrivain en panne ronge son stylo, le peintre Michel Chemin ne se montre pas désemparé mais fourbit ses armes. Avant de l’aborder, il sait déjà quel thème il va approfondir. Possédant déjà dessins préparatoires et même esquisses colorées, il se lance d’emblée dans la construction du fond. Le sujet lui-même n’apparaîtra que plus tard, après maints essais effacés et une remise en question perpétuelle. En fait la toile évoluera tous les jours, mais il n’y aura jamais un seul tableau en chantier, plutôt une trentaine en même temps. Michel Chemin passera de l’un à l’autre au gré de sa fantaisie, et tels les musiciens d’un orchestre sous la baguette du chef, les toiles s’organiseront jour après jour. Certaines disparaîtront dans ce « combat avec l’ange » lors duquel l’artiste laisse une part à l’empirisme. Il autorise même à la toile de commander jusqu’au moment où le peintre reprend enfin le contrôle.
Si chaque nouvelle exposition sur un thème représente un départ à zéro et même l’effacement de tout ce qui a été réalisé avant, toute nouvelle toile s’accomplit, dit Michel Chemin, « dans l’espoir d’arriver à quelque chose qui me satisfasse vraiment ». Quête perpétuelle de la perfection.
Ainsi donc la peinture est une forme d’errance, et l’artiste pense, comme Sempé, que devant la toile blanche, tout reste encore possible !
La femme-paysage
Pour Michel Chemin, la femme est un miracle sur Terre. Ces mots sont essentiellement un hommage à Nadine qui en une seule personne incarne toutes les femmes, l’amante, la mère, la protectrice, l’inspiratrice : « La femme est un paysage fantastique et peindre une femme, c’est en approcher le mystère, c’est essayer de comprendre la vie, c’est le plus beau des sujets… La peindre, c’est une façon de la mettre au centre de notre existence.»
Note : Quand nous avons écrit cette page, Nadine était encore de ce monde. Si elle ne l'est plus aujourd'hui, elle reste bien vivante, tant dans le coeur de Michel que dans son oeuvre passée, présente et … à venir !
Les maîtres
Ses professeurs, Michel Chemin les a trouvé dans les livres, puis dans les musées. Il en apprécie tant qu’on ne les citera pas tous mais son coup de cœur va à d’abord Rembrandt et aux Flamands. Expliquant que sa jeunesse aimait les impressionnistes et que sa maturité lui a permis de mieux comprendre les primitifs, il ne boude pas pour autant les petits maîtres qui peuvent être aussi passionnants qu’un peintre célèbre et même offrir un moment d’éblouissement dans quelques centimètres carrés de toile.
Michel Chemin se pose donc en gourmand de peintures. On ne l’arrête plus quand il évoque Picasso, sa liberté et sa jouissance du trait, puis Modigliani et son économie de moyens, et aussi le phénoménal Goya, et encore Titien, Le Tintoret, Raphaël…
Avec l’amour comme premier ingrédient
Françoise Level recrée des édens fleuris
« Vous êtes toutes des reines !» lance aux tulipes de son jardin le peintre Françoise Level qui confie encore aux fleurs, dans un poème de forme libre : « Et quand vers midi/ Vous ouvrez vos pétales/ Votre cœur dessine… »
Votre cœur dessine ? Voilà un mot spontané résumant l’artiste dont l’œuvre imprégnée par la culture familiale comprend l’amour comme premier ingrédient.
Si Françoise Level nous fait rêver, c’est parce qu’elle construit sur la toile un univers idéal qu’elle peuple des réminiscences de ses rencontres, qu’il s’agisse des voyages, des lectures ou des chers souvenirs dont elle orne son quotidien. Ils racontent tous de ces vieilles histoires qu’elle se plaît à écouter en flânant parmi les jolies choses du passé. Normal pour une esthète qui, comme son regretté frère Claude Crespel, s’est toujours adonnée au culte de la beauté. Presque une religion héritée dès l’enfance dans cette lignée d’industriels de la métropole lilloise ayant choisi la côte boulonnaise par pur amour de la mer. Un bel ancrage pour Françoise Crespel, devenue l’épouse de Jean-Pierre Level, qui vit aujourd’hui à Desvres, la cité des faïenciers. Elle est née le 7 juin 1942 à Enquin-sur-Baillon où ses parents s’étaient réfugiés pendant l’occupation allemande. La petite fille savait à peine marcher que déjà elle était baignée par une atmosphère artistique, bercée de musique, ouatée par les aquarelles de Papa et Maman lui transmettant un goût du beau plus profond que superficiel : « le beau doit être aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur » proclame-t-elle. Pour ne point sacrifier la forme, Françoise choisit cependant d’apprendre les techniques du dessin, de l’aquarelle et de la gouache à l’école des beaux-arts de Boulogne-sur-Mer. Bien que studieuse, elle y manifesta néanmoins son caractère indépendant : elle ne renonça jamais au noir, cette « couleur » que son professeur lui confisquait, mais dont elle aime toujours relever, de ses tableaux, les riches coloris. Se plaisant même à délayer l’encre de Chine qui souligne le graphisme. Si la peinture à l’eau est plus difficile que ne le laisse entendre la chanson enfantine, la technique de l’huile fut abordée en autodidacte par Françoise Level sur le conseil d’un ami périgourdin. Ce déclic se produisit à l’occasion d’un vernissage qui allait donc en entraîner bien d’autres, manifestations qui sont toujours des moments de bonheur pour une créatrice aimant partager ô combien avec autrui.
L’itinéraire
Sa première fois se situa à Hardelot en 1979, un coup d’essai qui se prolongea dans les grands salons parisiens où un peintre onirique tel qu’elle avait sa place à conquérir. Après une période consacrée à l’interprétation de ce qu’elle voyait, par exemple celle des paysages marins, elle apporta, avec de plus en plus d’aplomb, sa touche personnelle quitte à transformer la réalité, situant par exemple un collège dans le Jardin du Luxembourg ! En effet, respecter fidèlement le motif l’ennuierait. Elle s’orienta donc de plus en plus dans la recherche de la composition idéale pour donner naissance à des œuvres faisant une large place à une nature foncièrement ordonnée. Un monde plein de fleurs, de bambins, d’arbres rares, de jolies demeures aussi, cela sous un soleil indispensable à l’expression d’un bonheur conservant les couleurs de sa propre enfance. L’amateur perçoit, dans l’œuvre de cette amoureuse de l’Italie, un goût pour l’antiquité qui lui vient de ses humanités, époque à laquelle elle déclinait le grec et le latin. Passionnée plus tard par l’impressionnisme, elle a ensuite remonté le temps, notamment jusqu’à la période baroque (mais aussi au-delà) dont l’univers lui plaît particulièrement : bonheur d’amonceler les choses, d’abuser d’un foisonnement caractérisant désormais son style. Comme Le Lorrain intégrait les éléments multiples commandés par ses clients, Françoise Level fait de chacun de ses paysages la synthèse des beautés diverses qui nourrissent son inspiration.
La carrière de Françoise Level est couronnée par les temps forts des salons parisiens dont elle est devenu ensuite plus tard sociétaire, qu’il s’agisse du Salon d’automne, dès 1984, de la Nationale des Beaux-Arts l’année suivante, et du Salon Comparaison dont le président lui a demandé en 2007, distinction appréciée, de rentrer dans son mouvement.
Les expositions
Si Françoise Level, en plus de cinq lustres, a été très présente tant dans les galeries de la Côte d’Opale que dans les salons parisiens, si ses toiles ont été présentées à Rouen et Honfleur, hauts lieux impressionnistes et aussi à Washington et à Tokyo, un de ses plus grands bonheurs fut représenté par sa présence régulière, pendant une dizaine d’année à la galerie Amyot, à l’île Saint-Louis, où lors de vernissages élégants se rencontrait un public averti. Le peintre sut savourer ces instants précieux lors desquels son travail ne manquait pas d’amateurs ; elle jouissait avec naturel de cette présence dans la Capitale qu’illustrait bien ses affiches dont l’omniprésence dans les rues des bords de Seine ne la laissaient pas insensible. D’autant plus qu’elle avait su mettre au service de Boulogne-sur-Mer cette forme d’expression murale correspondant bien à sa manière de rassembler les éléments, de les mettre en scène en une seule image idéalisée et synthétique : un talent qui lui valut d’être primée au Festival de l’affiche de Cholet en 1986.
Les maîtres
Si Françoise Level se montre touchée par le précurseur de l’impressionnisme Eugène Boudin et par les peintres de l’époque romantique, comme par le coup de plume - dans les deux sens du terme - de Victor Hugo, son goût mûrissant l’a portée à remonter l’histoire de l’art vers des maîtres tels que le Flamand Bruegel l’Ancien ou encore Le Lorrain dont la carrière fut marquée par son séjour à Rome. Ce qui révèle que tout est donc intimement lié dans le parcours de notre artiste à l’esprit de laquelle cependant deux noms viennent d’emblée : d’abord celui qui est pour Françoise Level « l’oiseau qui chante » : on a deviné qu’il s’agit de Raoul Dufy dont adolescente elle appréciait déjà la légèreté, la fraîcheur, la gaîté et le non conformisme qui correspondent à son tempérament ; ensuite William Turner (ce qui rime donc avec son goût pour Claude Lorrain) dont elle découvrit à Londres la puissance et le modernisme, dont la marquèrent aussi ses splendides paysages montagnards. Quant aux natures mortes, elle va chercher ses favorites chez les Flamands des XVIIIème et XIXème siècles, de préférence aux plus contemporaines.
L’atelier
Situé au bout d’un jardin bien ordonné, l’atelier a été conçu et dessiné par Françoise Level. C’est un élégant petit bâtiment de base carrée abrité par une toiture à quatre pentes et qu’éclaire un œil de bœuf, type de fenêtre ronde prisé par l’artiste qui a donc voulu, pour peindre, se réfugier dans une maison de jardin réalisée dans le style prisé au XVIIIème siècle. Son Trianon, cette aimable « folie » dont elle rêvait, s’habille des couleurs de l’époque : bleu des ardoises, blanc de la corniche en pierre, rouge des briques. En somme l’amorce d’une gamme pour une coloriste qui a réponse à tout : Si vous lui demandez pourquoi elle se contente finalement d’assez peu de lumière pour peindre, elle vous rétorque que son bonheur est, la toile achevée, de l’exposer à la lumière extérieure pour voir enfin son œuvre se dévoiler entièrement. Une révélation comparable à celle du photographe qui développe ses clichés ?
Par beau temps, Françoise Level n’hésite pas à transporter le chevalet sur son gazon à la perfection britannique, peut-être parce que les hortensias tout proches viennent y compléter une palette déjà riche.
Devant la toile blanche
Si l’inspiration manque rarement à Françoise Level, si elle ne se met à peindre que par envie, elle avoue cependant qu’il lui faut, pour se mettre au travail, être acculée par quelque délai à respecter, par exemple l’achèvement d’une exposition. Mais une fois revêtue l’ample blouse que bariolent les coups de pinceau, elle connaît déjà la direction qu’elle va prendre. L’idée est mûre. Françoise sait parfaitement dans quelle voie elle s’engage. Par contre, elle ignore encore où son cheminement va aboutir car en cours d’exécution son idée ne cesse pas d’évoluer. Merveilleuse liberté de l’écriture picturale qui laisse l’auteur libre de respecter ou non son esquisse, jamais tracée sur la toile, ce serait trop contraignant, mais qui posée à proximité du chevalet lui reste un guide utile. La vision évoluera donc jusqu’à sa forme définitive qui sera révélée au public, les expositions représentant un temps particulièrement fort de la vie de l’artiste : elles sont autant d’apothéoses à qui ne voudrait pas laisser sa peinture sous le boisseau mais au contraire lui offrir le lustre d’un vernissage. Aimant la convivialité, elle y voit sans doute plus un temps de partage que l’occasion d’agréables mondanités. Moment d’autant plus aimable à vivre que ses œuvres, qui racontent toutes une histoire, sont faites pour procurer du bonheur.
Une nature habitée
Si la nature représente la principale source d’inspiration de Françoise Level, c’est en l’idéalisant qu’elle aime en traduire les beautés. Un paysage quasiment parfait comme celui de Vogué en Ardèche, village s’inscrivant dans un écrin montagneux aux orgues minérales, lui servira toile de fond qu’elle habillera de tous les détails rencontrés - eaux limpides, maisons typiques, végétation, antiquités romaines - pour rassembler les éléments cueillis ici et là en une synthèse voisine de la perfection. En rapprochant mille détails, elle compose ainsi des édens, paradis dont Adam et Ève ne sont pas rejetés, dont la présence humaine n’est jamais exclue, car chez elle la nature est faite pour être habitée et peuplée de rires enfantins.
Son art commence par le broyage des couleurs
Réalisme et surréalisme chez Daniel Merlier
Des lustres et des lustres plus tard je n’aurais rien à renier de la plaquette réalisée avec notre ami commun Pierre Dujardin. Le journaliste galeriste avait donné la parole à Daniel Merlier lors de rencontres faites à la manière d’entretiens radiophoniques, où la peinture remplacerait la musique…
Resté égal à lui-même, mais bonifié comme un vin de noble origine, Daniel Merlier mérite toujours qu’on écrive de lui : « Imprégné par sa démarche, il donne aussi toute son importance à l’œuvre achevée. Se situant très loin de l’ambition commerciale, il semble avoir l’éternité devant lui. Chaque œuvre est le fruit d’une longue et mûre réflexion… »
Malgré l’inspiration poétique sans laquelle son œuvre ne serait pas si attachante, malgré son regard noyé de bleu du perpétuel rêveur, Daniel Merlier, ainsi qu’on le verra, ne bâtit pas sur du sable mais préfère s’adosser à une technique fiable héritée des grands anciens. Il la met au service de thèmes particulièrement éclectiques puisque ce peintre de la Côte d’Opale se plaît aussi bien à en refléter les paysages qu’à réaliser des toiles de pure composition, son imagination à la fois débridée et raisonnée nous ouvrant des fenêtres sur des mondes fantastiques. S’intéressant à tous les genres, ne s’en interdisant aucun, il passe sans vergogne de l’expression abstraite à la figurative, se complaisant aussi dans une écriture surréaliste débouchant sur le symbolisme. Il explique en effet qu’il a pris ce qui lui convenait le mieux dans les différents courants picturaux : « Je m’attache à comprendre comment ont été faites les œuvres, mais sans jamais tenter de les copier ».
Bien que ne prétendant pas avoir un message à délivrer, Daniel Merlier nous amène à méditer sur les menaces qu’engendre la malignité humaine : « La misère du monde m’interpelle, les iniquités me font réagir, je pense qu’il faut oser dire l’injustice… »
Écologiste avant même que ce courant de pensée ne soit unanimement partagé, le visionnaire Daniel Merlier, dès le début de sa carrière, avait clamé son inquiétude et alarmé sur les erreurs de l’urbanisme moderne.
L’itinéraire
Sa carrière remonte aux premiers portraits qu’il faisait de son père, à l’âge de 10 ans. Né le 14 septembre 1944 à Humbert près d’Hucqueliers, ses parents s’étant réfugié pendant la guerre dans ce village berceau de la famille, Daniel Merlier se plaît à rajouter ce toponyme à son patronyme pour écarter les inconvénients de l’homonymie.
Il mena de pair sa carrière à l’Électricité de France et son parcours de peintre autodidacte : double occasion de vénérer la lumière et de vivre dans l’espérance des étincelles de l’inspiration !
Si Daniel se plut à apprendre par lui-même, accomplissant dans les musées et dans les livres un retour aux sources, à la recherche des clefs perdues, pour comprendre la démarche des peintres, il fréquenta néanmoins l’école des beaux-arts de Boulogne-sur-Mer. Là, il trouvait l’occasion de s’entraîner utilement sur des sculptures antiques et sur des modèles vivants, qui représentent la meilleure école. Maurice Noël lui apporta la connaissance de la perspective, tandis que Jacques Salvignol lui lança à l’issue d’un premier cours, avec cette verve caractérisant celui qui allait devenir le directeur de l’établissement : « Mais je n’ai rien à vous apprendre ! »
Daniel Merlier était cependant parfaitement conscient qu’il devait progresser d’où la permanence d’une quête personnelle : « J’avais beaucoup de doutes au départ, je me trouvais dans la volonté d’une remise en question perpétuelle… »
Après une première exposition à la mairie d’Outreau, dans les années 1970, Daniel Merlier fréquenta les cimaises parisiennes : Salon des Indépendants, Salon international des Beaux-Arts, galerie Herouet. A Naples il remporta une plaquette d’or avant d’être distingué au concours de la Main d’or à Paris.
Mais ne nous attardons pas sur le palmarès d’un artiste qui s’est aussi donné pour mission de mettre en évidence le travail de ses confrères en créant le Salon de la 1ère fois avec Pierre Dujardin, occasion de révéler des talents prometteurs.
Les maîtres
Avec franchise mais sans prétention Daniel Merlier dit n’avoir pas de maître parmi les grands précurseurs : « Je porte cependant un regard tout particulier sur les Flamands, notamment Jan Van Eyck et Rogier Van der Weyden ». Citant aussi Canaletto, Magritte, Salvador Dali, et Jacques Callot pour ses gravures, Daniel Merlier, face à un choix aussi diversifié, se montre attiré par ce qui les rapproche essentiellement : la qualité de la technique, élément essentiel mais dont il faut cependant savoir se libérer.
L’atelier
Il y a de l’alchimiste chez Daniel Merlier qui contrairement à beaucoup d’artistes ne possède pas un, mais deux ateliers. Il voue celui du sous-sol à la technique : broyage des couleurs, réalisation des gravures, voire cuisson des os, pour obtenir du noir, et des huiles, en dépit des redoutables odeurs que dégagent ses expériences. A l’étage aux cimaises envahies se dresse un chevalet où la toile vierge attend le premier coup de pinceau. La pièce est un capharnaüm où l’artiste se sent à l’aise pour travailler, ayant sous la main une foule de livres. Littérature et ouvrages d’art cohabitent, mais c’est la chronologie des procédés qui passionne le maître de céans voulant tout connaître de ce savoir des anciens qui après avoir été perdu, pendant des siècles, est enfin retrouvé. Dans son atelier-laboratoire Daniel Merlier continue à étudier comment les couleurs réagissent entre elles.
L’approche de la toile blanche
« Souvent le tableau est construit d’avance, dans ma tête. Histoire, dessin, ambiance générale sont déjà esquissés, mais ce n’est pas toujours le cas… »
Daniel Merlier ne nie pas être parfois paralysé devant la toile blanche, comme un comédien angoissé affrontant le public. Cependant, comme l’acteur retrouve son assurance, passées les premières répliques, le peintre voit son trac disparaître après les touches initiales: « le plus difficile est de commencer ».
Le broyage des couleurs
De nos jours bien peu d’artistes fabriquent eux-mêmes leurs couleurs, un travail ingrat mais dont Daniel Merlier ne craint pas la corvée, déplorant que, dans les tubes du commerce, il y ait peu de pigments, mais beaucoup de matière de charge d’où une perte d’intensité
De surcroît, alors que les huiles de lin, de noix, d’oeillette apportent la pérennité, on utilise des huiles pauvres en lydoxyne, qui confère la solidité, d’où des couleurs appauvries et le risque de la dégradation des œuvres dans le temps, ce qui est inacceptable pour les acheteurs pouvant espérer acquérir une œuvre qui ne soit pas périssable. La règle en peinture étant toujours de travailler gras sur maigre, il est donc nécessaire d’utiliser une peinture enrichie. Proposant comme première solution de dégraisser les tubes du commerce et d’en rebroyer le contenu avec une meilleure huile, Daniel Merlier indique préfèrer broyer lui-même le blanc, le rouge , le bleu et le jaune qu’il mélange à l’huile de lin et d’oeillette car l’huile de noix a tendance à foncer. Cet expert, qui a réalisé des essais pour la maison Lefranc, s’appuie sur une certitude : la merveilleuse conservation des œuvres de primitifs flamands à comparer aux problèmes rencontrés par les impressionnistes et post-impressionnistes. Une perspective qui s’inscrit dans la redécouverte du savoir perdu pendant trois siècles grâce notamment aux travaux de Jacques Maroger et Marc Havel. Pratiqué dans un souci de qualité et de bonne conservation, le broyage permet d’obtenir une finesse et une onctuosité incomparables que l’on sent aisément en évaluant tour à tour, entre deux doigts, les pâtes artisanales et du commerce…
Note :
On ne s’étonnera donc pas qu’en 2008 Daniel Merlier ait publié un livre qui sous le titre « Boulogne 1430, Le Secret d’une famille », cet ouvrage posant la question de la découverte de la peinture à l’huile par Van Eyck, qui aurait appris des peintres boulonnais.
Peinture et artiste hautes en couleurs
Chantal Delvigo entre abstrait et figuratif
Personnage authentique, aussi attachant qu’exubérant, Chantal Delvigo ressemble à sa peinture. Haute en couleurs, d’un tempérament communicatif, elle offre du monde l’image luxuriante que sert son talent de coloriste généreuse, ne lésinant pas sur le palpable de la matière, mais dont les toiles enrichies d’acrylique restent difficiles à classer. Avons-nous affaire à un peintre abstrait dont les œuvres peuvent se lire comme des paysages ou à un paysagiste dont les compositions sont traitées avec des moyens à la limite du figuratif ? Toujours est-il qu’en se laissant aller à pénétrer dans son univers, on baigne tour à tour dans la lumière d’un coucher de soleil, dans le plomb d’un ciel d’orage, dans l’humidité ouatée d’un marécage, dans la soif d’un paysage semi-désertique…L’abstraction chante son amour de la nature.
Sont-ce des cactus ou des cyprès qui se hérissent dans la lumière dure ? Qu’importe, l’essentiel se trouve dans la force du trait, dans la vivacité de la couleur, dans cette vie dont l’expression est fondamentale : « J’aime ce qui bouge, ce qui se remet en question, pas ce qui est installé ! »
Chantal Delvigo ne se copiera pas elle-même bien que jadis, pour se faire la main, elle ait reproduit quelques chefs-d’œuvre…
L’itinéraire
Née dans une famille d’industriels à Neuilly-sur-Seine le 10 avril 1945, élevée dans le XVIème arrondissement de Paris, la petite Chantal a eu la chance, se souvient-elle, de vivre dans un cadre de luxe et de beauté. Fillette, elle adorait les jolies choses qui l’environnaient, et surtout la collection de toiles de maîtres que possédaient ses parents. Très vite attirée par les arts, son don fut même remarqué, alors qu’elle n’avait que dix ans, par son professeur de dessin. Mais pas question d’aborder une profession artistique…
La vie en effet n’allait pas lui permettre de s’engager tout de suite dans cette voie. Ce n’est qu’après avoir été libérée de sa collaboration aux affaires de son mari et de l’éducation de sa fille qu’elle put se consacrer à la peinture, osant aller montrer, dans le Marais, ses œuvres initiales, ce qui entraîna une première exposition à la galerie « A Part » rue du Temple. S’installant à la fin du second millénaire en Boulonnais où son époux avait repris une affaire (une faïencerie à Desvres), Chantal Delvigo fut encouragée par Patrick Le Petit, qui lui fournissait ses couleurs ; elle participa à nombre de manifestations parisiennes : Triennale de Paris où elle fut diplômée en 2002, salon de la Société Nationale des Beaux-Arts, Triennale internationale d’art contemporain à l’Arche de la Défense, salon international du Val d’Or à Meillant, exposition dans l’île Saint-Louis à la galerie Artmonti, et enfin présence aux cimaises du Carrousel du Louvre à l’occasion de l’édition 2007 de la SNBA… Moderne, elle apparût avec bonheur sur le site Internet premierestoiles.com de Solange François, exposa à la galerie d’art Honvault de Boulogne-sur-Mer, fréquentant aussi les cours des Beaux-Arts de cette cité maritime où elle réside, enseignement d’avec lequel elle avoue avoir pris quelque distance par crainte de se laisser influencer…
Les maîtres
Voilà donc une créatrice à forte personnalité qui se complaît dans la manière abstraite parce qu’elle juge le pur figuratif plutôt ringard : « J’aime faire rêver, offrir joie et émotion, je souhaite que la toile puisse être interprétée différemment, en fonction de l’état d’esprit de celui qui la regarde ! »
On en déduira que Chantal Delvigo apprécie les peintres dotés d’un caractère bien trempé. Jugeant que « un artiste doit être unique », que ses œuvres doivent se différencier clairement, elle cite sans hésitation quelques-uns des maîtres qui l’ont picturalement nourrie : Claude Monet, Pablo Picasso, Paul Cézanne, qu’elle aurait tant aimé être, Nicolas de Staël et aussi Bernard Buffet, ce dernier essentiellement pour son graphisme puissant.
Devant la toile blanche
Selon son humeur Chantal Delvigo peut chômer un certain temps (« mais quand je ne peins pas, j’ai un manque ») ou réaliser dix toiles en un mois si l’inspiration, alimentée par son vécu, réapparaît. Devant chaque nouvelle page blanche, elle ne ressent nul trac, mais beaucoup d’excitation. Enfiévrée, elle ne sait pas trop comment elle va commencer. Elle part à l’aveuglette, dispose d’instinct quelques couleurs et l’échafaudage se bâtit. Élément après élément le tableau s’organise tout doucement : « Parfois je rate, j’abandonne tout, et je reprends le lendemain. Mais je travaille toujours sans plan, j’improvise sans esquisse préalable. »
Cette spontanéité dans la façon de travailler confère de l’authenticité, de la sincérité même, à son œuvre : « Je suis quelqu’un de vrai, et ma peinture me ressemble ».
Dans son atelier
Son appartement du square Molière, bien que vaste, ne permet pas à Chantal Delvigo de consacrer une pièce entière à sa passion. Elle n’a donc pas d’atelier. Ou plutôt si, mais il tient dans un immense cabas en plastique contenant des sachets de pinceaux, palettes encroûtées, tubes de couleurs et médium. Le complète un chevalet toujours placé au meilleur endroit pour recevoir la lumière de la fenêtre et une vieille nappe maculée destinée à protéger le bois fragile de la table, dans une salle à manger où sera installé, à chaque reprise, cet atelier amovible. C’est donc là, parmi ses toiles faisant du lieu une exposition permanente que l’artiste se laisse aller à un rêve actif, projetant vivement sur la toile les couleurs du temps qui viennent éclabousser ses vêtements de travail, et surtout ce pantalon ample, éternel compagnon de labeur enthousiaste, sur lequel, sans vergogne, elle peut s’essuyer les mains.
Avec persévérance Chantal Delvigo, éprise de perfection, poursuit sa quête de beauté. « Pour progresser, confie-t-elle, il faut ne jamais être content de soi ! »
Et quand on lui demande quel but elle poursuit ainsi, elle révèle avec une sincérité admirable que beaucoup n’oseraient pas : « être connue pour être reconnue ! »
Aveux d’un manque longtemps éprouvé, mais ambition finalement légitime à laquelle l’auteur de ces lignes est heureux de contribuer… en toute modestie.
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