PETITS CONTES D'ÂGE
LA FÉE
Comme tout un chacun et chacune, la crise s'abattait sur mes frêles épaules. Epaules d'artiste, ce qui rendait la chose encore plus délicate. La culture s'enfonçait chaque jour un peu plus dans les eaux noirâtres du libéralisme et aucune main salvatrice se tendait. L'enlisement était inévitable. Certains artistes, hagards, sales, maigres, fouillaient déjà les poubelles à la recherche de cachets d'intermittences leur permettant de survivre. Les salles de concert, en ce qui concerne ma corporation, étaient nos phares au milieu de l'océan déchaîné des 507 heures en 10 mois 1/2. Mais un à un, ils s'éteignaient eux aussi.
Un certain public, doué d'intelligence, commençait une longue descente aux enfers.
Artistes, nous n'osions nous plaindre, car en ces temps difficiles pour tous, nous apparaissions, plus que jamais comme des machins définitivement inutiles. Et manifester dans la rue pour notre pouvoir d'achat nous faisait peur sachant qu'un paquet de gens bien attentionnés, comme disait l'autre, nous hurleraient tout le long du cortège que l'art devait être une passion et puis c'est tout.
La météo s'était mise aussi à nous glacer les sangs.
Déprimée, je ne faisais même plus mon heure de vélo quotidienne pour muscler mon corps.
J'étais, là, devant l'ordinateur à errer, malheureuse, entre Facebook, My Space, You Tube, les journaux du Net, quand tomba tout doucement à côté de la lampe de mon bureau, une petite fée. Je ne fus pas surprise, comme si je m'y attendais. Car, étant un tantinet masochiste, je pense encore que le malheur est toujours récompensé. Mais je me soigne.
La petite fée me parut bien pâle.
- Bonjour, Madame la fée, vous allez bien ?
Elle baissa la tête :
- Bof, non, ça ne va pas du tout, j'arrive en fin de pouvoirs... Je ne sais pas s'ils vont me renouveler... Cette crise est terrible... Nous sommes de moins en moins nombreuses au royaume des fées, il n'y a plus assez de stock de pouvoirs pour réaliser les voeux, alors beaucoup se recyclent dans le troolisme, ça rapporte un petit peu plus.
- Elles deviennent des trolls, vous voulez dire ?
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- Oui, après une formation mais beaucoup craquent. De fée passer troll, c'est dur...
Elle soupira :
- Je n'y arrive pas....
Elle se mit à pleurer.
Manquait plus que ça ! Une fée dépressive ! C'était le bouquet final ! Je commençais à m'énerver :
- Ecoutez, j'ai moi-même mes propres soucis. Je ne vois pas très bien comment je....
Elle bondit devant moi :
- Si, justement, vous pouvez m'aider !
Je protestais mollement :
- Pourquoi moi ?... Je n'y connais rien en droits des fées....
- Mais vous êtes dans une sacrée galère et j'ai besoin de cumuler des voeux pour rester fée, alors faîtes en un !
- Comment savez vous que je suis en galère ?
Elle prit un petit air mutin et rougit légèrement :
- Je suis une fée...
- Ah, oui, c'est vrai, c'est que je ne sais plus où j'en suis, moi....
La fée prit une voix saccadée :
- Vous n'arriverez pas à faire carrière dans la chanson, vous êtes trop vieille !
- Eh ! oh ! Ta gueule, la fée !
- Pour réussir faut que vous soyez jeune, bien gaulée, une tête qui passe partout, faire un peu la rebelle avec des textes stupides. Faîtes le voeu, vous verrez.
J'hésitais. C'est que je n'avais pas envie de revenir jeune, ça avait été trop dur :
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Les mecs, tout ça, t'es une proie, faut toujours faire gaffe, t'as pas de liberté de mouvement, tu comprends rien à ce qui t'arrives, faut avoir les yeux partout pour ne pas tomber sur un prédateur et puis, les mecs jeunes, ils savent pas aimer et t'as toujours un producteur qui te signe si tu couches, ah non, non, c'était mieux maintenant, la voie était libre, j'étais une dame, respect et patin couffin, liberté, liberté chérie.....
La fée s'impatientait :
- Vous allez gagner plein d'argent...
Là, j'ai faibli.
- Bon, allez-y.
Elle fit des grands gestes avec sa baguette. Tout mon corps tressaillit. La fée poussa un cri d'horreur :
- Oh ! non, ils m'ont déjà supprimé des pouvoirs !
Je courus vers le grand miroir en pied de ma chambre. Un carnage ! J'étais jeune d'un côté et vieille de l'autre ! Un sein qui tombait et l'autre bien droit !
La fée se tenait derrière, l'ai abattu. Je hurlais :
- Faîtes quelque chose, tout de suite ou je vous mets la tête au carré direct ! Et je porte plainte !
Elle balbutia :
- Ne vous énervez pas, je vais appeler la reine, ça va s'arranger, je suis désolée...
- Fissa, t'appelles ta patronne !!!
Elle baragouina dans sa baguette.
Tomba bientôt prés de la lampe, un petit jeune èphèbe, mignon comme tout, à croquer.
- Je suis l'adjoint de la reine. Elle ne peut pas venir elle-même. Elle est en réunion d'urgence avec le ministre de la reconversion.
Il se tourna vers la petite fée :
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- Tu savais très bien où en était ton dossier ! Que t'avais déjà la moitié de tes pouvoirs de sucrés !
Elle pleurnicha :
- Non, je savais pas, je vous jure !
IL haussa les épaules et se tourna vers moi :
- Alors, je vous mets tout en jeune ?
Je le regardais, émue, prit ma respiration et dit :
- Non, vous me remettez tout en vieille.
Il a rit, fait des tas de grands gestes avec sa baguette. Je me suis sentie secouée dans tous le sens. J'ai couru jusqu'au miroir. J'étais redevenue moi-même de maintenant.
Il a saisi la petite fée par la main et hop, d'un coup, d'un seul, ont disparu.
Quelques semaines après, j'ai reçu un mail de la petite fée, lafée@irréalité.com, qui m'écrivait :
" Je suis en formation de troll. Ils m'ont obligé. C'est horrible. Ils m'ont même supprimé ma baguette. Je ne sais si je vais tenir".
Ça m'a rassurée et requinquée : Y 'avait plus malheureuse que moi.....
FIN
Commentaires (1)
Par REMI CAMPANA | il y a plus d'un an
Bravo jolie texte.
Abus