Reçu pour solde de tout conte

- Conte et fable

Hugues Stéphane - Ajouté le 04/08/2011 à 16:37

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    La bouille du chat 

     

    Les yeux de Jean-Michel flottaient dans leur orbite quand bien même son regard fut fixe, balayaient les pupilles noires de Langlois, qui transparaissaient par intermittence derrière le verre de la monture plaquée or.

    « Votre salaire sera divisé par 6, mais le superbe pays que nous vous proposons, tenez vous bien, ce pays plein d’avenir c’est la Roumanie. Oui, c’est la Roumanie qui a été choisie pour ses conditions remarquables d’accueils en termes de structure ! Tiraspol en Moldavie pour être très précis. C’est une ville remarquable de dynamisme à l’essor économique extraordinaire, proche de la frontière ukrainienne, un équilibre savant entre l’occident de l’Ouest et celui de l’Est. »

    Il se gargarisa avec le reste de café qu’il avait basculé d’un geste vif au sein de son gosier découvrant sa dentition carnassière sous l’effet d’engloutissement. Il reprit  « Vos locaux seront  cinq fois plus grands, tous équipés, et vous aurez un logement de fonction ! ». Il avait un air rassurant, et montait sa voix comme pris par l’enthousiasme de la nouvelle qui selon lui ne manquait pas d’être une réponse positive à l’anxiété qui transpirait de Jean-Michel, lequel serrait les genoux pour éviter le bris. Comme il parlait Langlois s’enivrait à l’emport de ses propres mots. Des ballons eurent produit le même effet sur un gros chien qui jappe aux rebonds qu’il provoque, convaincu de leur vitalité propre. 

    « Certes votre salaire sera désormais de 400 euros mais la vie est tellement moins chère sur place que vos 2500 euros ne vous manqueront pas, croyez moi ! ». Il prit une posture arrière en redressant la tête et avec une soudaine sobriété lui donna le glas de l’entretien « vous avez, bien entendu, quelques jours de réflexion. Je vous engage à faire le bon choix car nous serions bien attristé de vous laisser partir eu égards à vos services. Nombre de jeunes remplaçants sont prêts à l’embauche pour ce poste délocalisé, mais nous souhaiterions que vous soyez bénéficiaire de cette opportunité de carrière internationale, tellement bénéfique à l’heure de la mondialisation.» 

    Ce vendredi de septembre il faisait encore chaud. Il était 15 heures. Le Directeur lui tapa sur l’épaule comme il est fait entre collègues après une bonne blague. Il le poussa en même temps car il ne s’agissait pas de rigolade, mais juste d’un amusement sérieux de sa part. La porte se ferma derrière lui. Il se retrouvait alors dans l’ascenseur, sorte de boîte de conserve jetée par la fenêtre, qui descendait les étages, du vingt et unième au rez de chaussée. Il n’arrivait pas à comprendre vraiment ce qui lui arrivait. En sortant dans le hall d’accueil il essaya de garder une démarche rectiligne mais le choc avait été trop soudain. Le goût de la discussion était prégnant en lui et s’accentuait avec l’anxiété diffuse qui le pressait. 

    Il prit le tourniquet de verre qui le ventila sur la place en dénivelé du Parvis de la Défense. Il avait besoin d’air et plusieurs températures se confrontaient en lui, sa peau collait à la chemise ou frémissait, son cœur battait et la tour derrière lui, alors qu’il s’éloignait, vibrait de tous ses verres, de tous ses miroirs, lui disait adieu en riant par le bruit du vent, le jetait hors de son territoire, hors de son pays. 

    Il prit l’avion comme on part en vacances. Il avait accepté la proposition du Directeur et faisait vol vers la destination fantastique... Après un coupe faim et deux cafés au bon goût de la compagnie aérienne Française ils furent vite -lui et ses camarades de fortune- rangés dans un minibus rose bonbon, qui avait laissé ses flamboyances carmins aux griffes du temps. Trimballés au travers de la banlieue moldave ils n’aperçurent pas les paysages plats et torturés qui tissent leurs toiles jusqu’à Tiraspol. Tous avaient choisis les chemins de l’endormissement pris par le ronronnement hypnotique du moteur diesel. La fébrilité et les bercements de la route avaient eu raison de leur attention. 

    Débarqués avec leur paquetage ils furent remis entre les mains d’un petit bonhomme trapu aux cheveux d’ébène et au regard perçant, qui les transféra à un autre plus petit encore, dont le foie poussait le ventre à l’extrême limite d’un vieux jeans devenu fibreux.

     - Voilà le local à vélo dit-il en découvrant un espace humide et sordide. La porte de fer grinçante avait fait fuir une rate et ses ratons en train d’allaiter ; l’un d’entre eux -le plus petit- surpris en pleine succion cognat sourdement contre une stalagmite de crasse tellement compacte qu’il poussa un couinement qui ressemblait aux sonorité du baiser ventouse. - J’aurais besoin de l’attacher… demanda t'il - Pas besoin de l’attacher rétorqua le guide aux yeux transparent lavé par des litres de vodkas frelatées. Ici, personne ne vole. 

    Les escaliers semblaient tout droit sortir d’une cité HLM de quartier sensible, sans que la même population y régnât en maître, sans présence de petits malfrats à capuche dessinant des ombres moyenâgeuse : ces nouveaux gueux révoltés par leur dépendance consumériste au mainstream anglo-saxon. Ici, rien ni personne ne se postait en quelques endroits, tout était aseptisé et fade. Un relent de dictature stalinienne étreignait collectivement l’air, au même titre qu’une main invisible tient le marché et les individus. Le temps était suspendu à l’époque du Parti, même si la politique avait changé d’âme, s’était baigné dans la mondialisation, les haillons demeuraient sur le corps urbain encore peu habitué à ces nouveaux desseins matériels offerts par le néo-capitalisme. 

    La résidence était située au centre-ville dans une grande avenue droite et mal faite, très peu entretenue. Les immeubles se serraient les uns sur les autres et se faisaient face, se toisaient sans conviction ; ils autorisaient la lumière du soleil à peindre tristement le décor dès lors qu’elle arrivait à surmonter les crêtes cubiques des bâtiments. De part et d’autre on avait posé des ronds-points avec en érection des vestiges du communisme et de ses hérauts. Les voitures souvent identiques passaient en continu comme sur une boucle infinie. 

    Les bureaux de l'entreprise se trouvaient à cent mètre en face de la résidence, près d’un bottier, où un gros chat blond, majestueux, avec des poils longs trônait dans la vitrine du matin au soir éclairé par un faible abat-jour qui sans doute lui était réservé. Il posait droit comme un sphinx, en hauteur sur la dernière étagère de formica blanc sale qui supportait des paires au cuir brillant ; cette posture démarquait vis-à-vis des bottes car leur tenue s’affadissait et pendait en langue sur le devant de la vitrine. Si l’on y prenait garde dans le coin gauche, en bas à l’opposé, l’on pouvait apercevoir sous une hanse de fleurs en plastiques vulgaires un gros chien roulé en boule, et dont l’aspect repoussant donnait à imaginer des odeurs de croupion mal entretenu. On ne voyait jamais sa tête car son museau semblait verrouillé sur l’orifice arrière de son corps maladif et sans couleur distincte.

    Le logement était relativement spacieux. Il s’y installa et tenta d’y mettre un peu de vie par l’agrément de quelques livres, tableaux aux paysages de France, ceux-là même que l’on ne mettrait jamais dans un appartement français mais dont il est si bon d’humer la nostalgie quand on en est loin. Il s’offrit des tapis aux motifs orientaux pour donner du moelleux à son intérieur. 

    Les locaux professionnels étaient correctement équipés en matériels scientifiques, et les recherches avançaient au rythme de la science, sans éclats, avec abnégation. Trois mois passèrent pendant lesquels chacun tenta de s’acclimater au contexte, et rien d’autre. Sa voisine était une scientifique chinoise qu’il croisait souvent à la machine à café dont le prénom devait être Vy, mais rien n'était sûr car il l'avait simplement entendu. Souvent un bon samaritain l'interpellait de loin, lui rappelait une réunion qu'elle oubliait, plongée dans la méditation d'un journal local illisible, léchant la cuillère en plastique avec application ; elle vivait à gauche de son appartement. Son voisin de droite, c'était Michaël.

    Rien n’animait la vie de la résidence où les collègues se croisaient comme des inconnus. Heureusement le bon Michaël animait la chinoise sexuellement, ce qui avait le don de l'extraire du sommeil au moins une fois par nuit, mais aussi de lui rappeler qu’il était encore dans le monde des vivants. Par ces faits impromptus il en prit son parti, forcé qu'il fût de trouver occupation temporaire à ces éructations convulsives. Aussi il se mît au comptoir de fenêtre propulsé par interruptions à toute heure de la nuit, réglé sur le rythme des libidos mitoyennes, scrutant longuement l’avenue Lénine. Accoudé comme une chouette sur sa branche les pupilles tantôt ébaubies, tantôt froissées de fatigue, il tenait avec peine son poignet droit involontairement nonchalant, vrillant sous la charge minime d’un verre de lait, tandis que l'autre main pinçait sans conviction entre index et majeur un carreau de chocolat. Ces merveilles de compagnons consomptibles, liqueur de sucre et d’élixir laiteux, emplissaient ses voies intestinales mais aussi cérébrales, coulaient jusqu’aux bouts de ces orteils amollis -recroquevillés en escargot au creux de la mousse à pantoufle- avec suavité comme pour emplir le vide dont la nature est l’ennemie déclarée. Le chat était toujours là, sous la crème lumineuse de l’abat jour qui donnait à croire un reflet magique, lovée avec le nappage du réverbère blafard. Ce mélange de lumières induisait un confort visuel. La minuscule tête tressaillait avec mollesse et le persuadait de son regard contemplatif bien qu’il y eut une grande distance entre la fenêtre et le bottier. La silhouette éclairée, bien que lointaine et très peu distincte, lui laissait deviner le pivot d’un regard doux et serein, de ces yeux en forme de meurtrière horizontale, à demi plissés, d’où jaillissait l’intelligence diffuse d’un être repu et jouisseur, sauvage autant que doux. 

    Le temps passa. Dix mois s’écoulèrent. Ce matin là il avait bondi hors de son lit et s’activait d’un pas alerte. C’était samedi, le jour de repos tant attendu. Il s’était levé tôt, avait pris une douche longue et prometteuse en heures tendres, s’était rasé si près et avec tant d’attention qu’on pût croire qu’il fut imberbe. Son parfum brassé aux senteurs d’océan lui donnait des élans de dauphin. Il courût vers sa veste avec un empressement inhabituel car il avait hâte de retrouver celle dont le regard était si doux, la peau si fraîche et l’âme merveilleuse. Il l’avait croisé plusieurs fois dans le seul centre commercial du quartier. Quelques regards suffirent à faire la jonction de ces deux êtres solitaires autour d’une bouteille de lait fracassée sur le sol après qu’il l’eut bousculé. Elle était ukrainienne mais parlait un anglais parfait. Elle avait effectué ses études de botanique en Australie. Après de grands chocolats chauds, des biscuits aux amandes ou aux noisettes, répétés plusieurs fois  par semaine il l’avait invité à passer une soirée avec lui. Un vieux Chaplin dans le grand cinéma du centre ville constitua le premier chaînon de leur union. Il était amoureux comme jamais il ne l’avait été. Trente un an de vie et un bouleversement professionnel pénible avait donc formé le prix à payer pour une telle idylle. Son bonheur se lisait désormais dans ses yeux comme l’aurore rafraîchit tous les jours que Dieu fait. Son cœur tintait à chaque pensée qu’il portait pour sa belle amoureuse telle la cloche d’un village d’enfance égrène les heures du temps qui passe.

    Il dévalait les escaliers de l’immeuble tout en dégustant un bout de chocolat ; il sautillait, croquait sa nouvelle vie. Comme à son habitude en traversant la rue il envoya un regard à gauche vers le bottier pour croiser celui du gros chat blond. Il ne le vit point. Pour la première fois depuis qu’il était arrivé il ne voyait pas la bouille du matou dans la vitrine. Son portable sonna. C’était elle qui l’appelait pour lui dire son amour et son empressement à le retrouver. Exceptionnellement le chat était sur le trottoir en face, il marchait avec mollesse vers lui en le fixant droit dans les yeux. Enfin sorti de son cadre de verre l’animal  prouvait qu’il était plus qu’un simple automate. Le soleil jouait avec les nuages, cachait une de ses joues de feu puis l’autre avant de se découvrir entièrement, puis de disparaitre tout à fait… 

    Après avoir porté le mobile à son oreille il n’eut pas le temps d’émettre le moindre son. La chaleur était lourde. Le ciel plein d’orages semblait contenir avec difficulté l’éclat solaire, formait un miroir de porcelaine bordé par la mousse des nuages épanchés. Le sol extrêmement chaud et doux l’étreignit tout à coup dans le creux de sa paume blanche. Par un grand mouvement virevoltant son corps venait de s’étendre lourdement sur le dos. Le chocolat formait deux tâches au côté droit de son cœur, souillait aussi le sol. Le goudron opalin était presque ouaté, cotonneux sous l’effet du ciel changeant, virant du blanc pâle au bleu morne. Le chat penchait son doux regard au dessus de lui comme pour lui dire que le repos enfin lui était accordé. Des lumières clignotantes, rouge et platine se mélangeaient au trouble diurne du ciel. Un son strident et puissant mais de plus en plus lointain s’estompait puis revenait. Sa mâchoire se détendait. Il sentit couler un liquide à la pliure des ses lèvres. Il était serein. Une forme presqu’humaine se tenait la tête à deux mains, hurlait dans un charabia incompréhensible. La Skoda qui l’avait percuté avait défoncé la vitrine et aplati le chien souffreteux en même temps que les étagères et les bottes. Le chat blond qui avait bien choisi son jour pour quitter son trône évita ce drôle de mélange et lui lécha le bout du nez.

    Le réveil criard prit la place du son de l’ambulance. Il ouvrit les yeux sur sa fiancée plongée dans un sommeil serein. Ses cheveux blond se mêlaient à la bobine de Miaou, lequel lui râpait le nez jusqu’au front -fidèle à ses habitudes du matin- tout en ronronnant avec une moue qui ressemblait fort à un petit sourire de bienvenue. Rassuré il essuya le filet de salive qui avait fui de sa bouche, longtemps béate et presque ankylosée, durant la nuit. La langue du gros animal moelleux se déplaça jusqu’à sa main puis sur le drap pour lécher les restes de chocolat écrasés dans le sommeil. Comme toujours Jean-Michel s’était endormi sur la tablette chocolatée en regardant les programmes de la vitrine télévisuelle restée allumée face au lit. Un dessin animé montrait un personnage gesticulant avec frénésie. Jamais il ne fut si heureux d’avoir à se lever pour rejoindre son poste de travail à l’usine industrielle locale. Tout à coup il aimait profondément sa servitude, et c’est avec volontarisme qu’il s’en accommoderait !

     

    Reflux

     

    Paul marchait au milieu de la rue pris par une spirale pareille au vent qui souffle dans les arbres. Devant lui les silhouettes se dessinaient en cercles troubles et évasifs, se confondant frétillantes au sein de magmas gélatineux. Des masses grises et multicolores tatouées d’inscriptions informes plus ou moins criardes s’élevaient et se penchaient, se tordaient dans le corridor opaque d’où quelques tiges de fer et de bois s’émoussaient. Les personnages s’écoulaient, leur sens paraissaient inverses et directs à la fois, transversaux et latéraux. Le tunnel dans lequel il s’était engouffré était bordé de trottoirs, la piste devenue une avenue sans horizon, une pente descendante ou montante semblaient tourner puis se retourner. 

    Les mots se cognaient sur sa tête dans un vacarme de timbales brésiliennes ; contre les parois internes de son verre crânien une fête indescriptible avec des silhouettes innommables se mêlaient à celles des passants dont les visages de cire contrastaient avec les fantasques grimaces de son imagination, le carnaval des sentiments écorchant son cœur à vif. Le bruit lointain et sourd des voitures transpercé par des crissements plus aigus collait à ses oreilles s’éloignant de son champ de conscience direct. 

    Il aperçu le portail ferrailleux, qui avait dut être vert à l’origine mais dont l’écorce métallique s’étiolant au travers les écailles de peintures désormais verdâtres rappelait des feuilles en cours de dessèchement. Il s’approcha vite de ce portillon battant semblant s’éloigner au fur et à mesure qu’il tentait de l’attraper. 

    Une pointe le saisi au dessus des poumons dégageant une liqueur aigre et fluctuante, caressant tantôt sa gorge jusqu’à lui faire ressentir un goût de lui-même, tantôt son cœur par le canal du goût et de l’air vicié qu’il respirait en ce jour de pollution. Il était sur le point de suffoquer pendant que les deux éléments se mêlaient et s’ingéniaient à l’asphyxier. L’un et l’autre de ces mouvements balançaient vigoureusement dans le goulot de son œsophage avec le même rythme qu’un métronome physiologique emballant le rythme de son pouls. Le portail était là, il le poussa emporté par l’élan compulsif de ses jambes, tandis que le haut de son corps mollissait, se défaisait jusqu’à sa tête qui s’évaporait. Le portail délavé, couleur de sol infertile, épuisé, indigent, arborait une déjection animale, celle croûtée d’un pigeon désinvolte. Cette image finissait de lui extirper la vomissure qui le tenaillait ; il s’affaissait dans une compulsion frénétique derrière le buisson qui suivait la gauche du portail. Un premier jet, un second, puis plus rien, juste le sentiment que si la matière ne vient plus, demeure un mal à évacuer. Un genou à terre, puis pour aider au désamorçage final la main droite. Il poussa pour sortir le venin et desserrer l’étau d’airain sur ses tempes raidies comme un guerrier urbain, vaincu et prêt à succomber au coup final de l’ennemi, délaisserait la protection de son corps pour une ultime tentative de survivance.

    Pour son salut il fut alors prêt à expier toutes ses fautes, à confesser tous ces péchés, à avouer l’infâme qui le ronge et le culpabilise en ce bref instant. Il aurait cru sentir l’étreinte d’un troll miniature sur son épaule, d’un djinn criard, d’un diablotin à la langue pendue et jaunâtre, riant comme un gamin édenté au regard de silène, lui tirant les cheveux, lui pinçant la nuque, en lui plantant ses ongles acérés dans le crâne... 

    Un bref soulèvement du regard lui donna la vision d’un gros bonhomme qui passait par là le ventre de profil, protubérance ostentatoire en oscillation, haché par un grillage chromé sous les gifles solaires, avec l’emballage étriqué d’une chemise tachée par la sueur abondante. Le visage boursouflé et jovial tourna sur le pas de chair de son cou épais, suintant comme la masse d’un agneau sur broche. Au  milieu, deux globes oculaires transfiguraient l’humain occupant cette viande, gras comme un bouddha, plein d’une autosatisfaction replète. Il jeta un regard confit d’indifférence et de contentement devant ce désarroi qui paraissait le satisfaire, lui donner à croire qu’il n’était finalement pas à plaindre. Un regard trop banal, tellement habituel dans les rues des grandes cités occidentales de nos démocraties modernes. Les yeux piqués par des millions d’aiguilles, le dos parcourus par des centaines de fourmis glissantes au faîte de sa sueur le nappant comme une viande laquée -quoique le temps fut chaud et humide en ce mois d’août- il sentait une transpiration anarchique le gélifier. Il crut pouvoir mourir ici dans un coin de parc au centre des gens, de toute une activité économique et sociale, sans que rien n’y personne n’en fut dérangé.

    Il s’affaisse encore. Le granulé de la poussière sous sa paume, les doigts de sa main gauche plantés dans le fond de sa gorge pour chercher le poussoir de la délivrance, il bascule. Pour éviter de s’étaler sur le flanc, d’avilir plus encore son costume en lin beige -les genoux ayant déjà donné leur tribu à la défaillance- il pose à terre sa main gauche d’un mouvement instinctif pour retrouver l’équilibre, la barbouillant de crasse jusqu’à la manche de coton blanc. L’écume acide ayant choisie cette occasion pour donner à se manifester de nouveau il réengage ses doigts souillés en bouche et plus loin. Il ne ressent plus de honte, il est seul en cet espace commun, son venin le convulse. Alors que son front semble vouloir coller au sol, ses cheveux peindre le terreau maternel, attiré par ces mains de poussière ouverte en guise de rédemption, une odeur de fiente canine et d’urine, peut-être humaine, acheva de libérer le dernier spasme de flore intestinale.

    Dès lors, il sentit que le pire était passé. Apparemment, le bourreau invisible qu’il attendait l’avait dédaigné, lui donnait une dernière chance. Il n’était pas utile de se repentir, tout cela n’était pas si grave, tout pouvait continuer. Quelle idée de penser à des fautes qui n’en sont finalement pas quand on est simplement nauséeux. Il s’en amusa quasiment. Il attendrait d’être tout à fait remis pour retrouver son assurance et le cynisme dont il sait faire si bon usage. Le sentiment de ces démons sur son cou lui tirant l’oreille, bien que ce fut dérisoire, demeurerait présent inconsciemment aussi longtemps que le mal-être perdurerait.

    Il se releva pour s’asseoir sur un banc proche, et s’affaler en soufflant. Ses lèvres étaient vernies, glaireuses et bavaient comme si elles dégorgeaient un poison mortel. Les joues engonçaient ses deux yeux bouffis en les faisant ressortir au milieu d’étoiles rouges. Au bout de quelques minutes sa cravate défaite, le pan de sa chemise ayant affranchi les règles de ceinture au pantalon, il retrouvait la chaleur prégnante de l’été et aperçu le parc autour de lui. Plus précisément il découvrait un square où quatre mère de famille s’empressaient de remballer jouets et autres accessoires pour enfants, relogeaient manu militari ces paquets dans des poussettes équipées de roues tous terrains, s’éloignant à petits pas nerveux et saccadés après avoir empoigné sèchement l’engin tel un caddie dont on protège les produits, inquiétées eut-il semblé par quelques parasites ou autre danger imminent visant une ressource génétique précieuse.

    Son premier réflexe fut celui de l’Homme du début du XXIe siècle, un mouvement primitif et instinctif vers sa poche, presque Pavlovien, d’où il tira sans aucune raison son téléphone cellulaire dernière génération en le lustrant pathétiquement, le souffle court la lèvre inférieure en vibration, malgré la terre et les glaires qu’il étalait sur l’écran tactile, avant même de prendre soin de son apparence physique directe, par un geste névrosé et automatisé pour y retrouver un semblant d’humanité. Son regard était plein d’une concentration vide et semblait celui d’un nageur rescapé de la noyade cherchant l’oxygène après une apnée longue et involontaire. En vain. Son désarroi ne trouvait pas d’apaisement dans la fixation de ce totem. Peu importe, autour de lui les gens qui l’apercevraient croiraient qu’il est en mouvement, que ce lien factice, virtuel et hypothétique avec les autres atteste qu’il est un élément indissociable de l’ensemble primordial, et ce quand bien même il fut seul, seul comme jamais dans l’histoire de l’Humanité aucun être civilisé ne put l’être dans une cité surdéveloppée, hyper connectée. Malgré cet instant de nausée il n’était pas exclu de la grande synergie, il n’avait pas quitté le mouvement grégaire de ses congénères contemporains. Il continuait d’exister. Quoique pathétique c’était son sentiment à ce moment là. 

     

    Le petit Rodolphe 

     

    Rodolphe les pressentait ces regards fourbes. Il pouvait les identifier, déchiffrer leurs airs entendus, leurs regards complices. Il n’en doutait pas, ces êtres là étaient de la même espèce, d’une caste obscure et malicieuse. Ils savent se soutenir, ont la même obédience. Il les reconnaissait à leur couleur de peau bleutée.

    De plus, leurs yeux souvent enfantins et joviaux les trahissent. Ils ont un pouvoir, et ce malgré leur allure bonhomme. Plus rien ne lui enlèverait cette certitude. Il fallait agir sinon il serait leur esclave. Ils ne craignent ni les Etats, ni personne car le monde est leur maison. Une seule solution, en abattre le plus possible. Il se saisit d’une arme qu’il chargea avec précaution, et tira dans le tas. Les corps s’écroulèrent les uns sur les autres. Mais ils continuaient de sourire avec bonheur. Peu importe, il reviendrait faire leur affaire après le goûter.

    Il prit le tas de schtroumpfs posé, petits êtres inanimés parsemant la moquette verte de sa chambre, et les jeta dans la malle. Sa mère l’attendait juste en bas des escaliers pour lui demander des explications sur son bulletin de note calamiteux. « Dis-moi quand vas-tu te mettre au travail Rodolphe ! » lui dit-elle avec toute l’exaspération que peut émettre la mère à bout de nerfs. Tu as bientôt neuf ans et tu redoubles encore ton CP ! », « Je m’en fous » cria le petit Rodolphe. Du coup, son père arriva sur le côté et lui décocha une baffe, un geste de pinceau qui le pigmenta comme un pétale de violette. « Respecte ta mère, tu n’es qu’un bon à rien ». Rageur Rodolphe grimpa dans sa chambre délaissant son goûter.

    Les larmes bouillonnaient dans la commissure de ses paupières. Qu’es-ce qu’il y pouvait ? Il ne comprenait pas pourquoi. Ce n’était pas de sa faute si l’école lui semblait si ardue. C’était celle de ses êtres chafouins… Puis dans le coin du lit il aperçut l’un d’eux, vil, qui le regardait avec l’air rigolard. C’était eux les coupables, eux qui le rendaient si faible. Il s'envenima jusqu'à la cuisine. Sa mère venait d’aller chercher du pain, et son père était parti jardiner. Il prit un briquet. Revenu dans son antre il fit un tas de papier et alluma le creuset non sans avoir déposé tous ses schtroumpfs au milieu. L’odeur de plastique ne le dégoûta point. Les couleurs gluantes et les cires le ravissaient. 

    Il tourna tout à coup sa tête vers le miroir de son placard et vis son propre visage, petit mais élargi, bouffi par les larmes. Il remarqua que celui-ci tendait vers le bleu et que ces yeux étaient grands et joviaux. Une attaque panique le fit bondir extraordinairement par l’ampleur que l’angoisse y mettait violaçant sa teinte plus encore. Il bascula en se cognant sur la malle à jouet et ne put retenir un saut héroïque qui l'emporta comme pour une embrassade romantique. De retour, sa mère s’effondra sur le pas de la porte en recevant le corps de Rodolphe à demi constitué après la chute du premier étage, mixé à « Cadum » le petit fox terrier. Le canin aplati entre quelques épis, d'ordinaire si vif, ne laissait plus qu’une touffe de poils pourpre comme bague du petit avant bras fracturé qui avait rempli parfaitement le rôle du poignard lors de la chute. Les deux masses de cervelles, l'une étant beaucoup plus grosse que l'autre, se mélangèrent lentement comme une fricassée d’été baignée de vin rosé.

    Tandis que la mère hurlait un des schtroumpfs avait suivi la descente et s'était planté droit dans un reste de liquide corporel. Il souriait nappé par le  gel du bout d'œil de l'enfant qui le fixait sans motivation. Surpris, du jardin, son papa coupa plus rapidement qu’il ne l’eut souhaité le végétal à rafraîchir, mais suffisamment pour que la prochaine pousse bourgeonna. 

Tags :Bouille du chat - reflux - petit rodolphe

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Commentaires (1)

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fleche

Par MathieuZeugma | il y a 9 mois

Vous avez un réel talent littéraire, un vocabulaire très riche... Incontestablement de très bons textes...

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