Soulève ta peau

Autre

Josefa Lange - Ajouté le 29/09/2012 à 13:02

Certifié le : 29/09/2012 à 13:04

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    Absolument regular


    Ce matin-là était sombre comme la nuit, une nuit mouillée, lugubre, parfaitement déprimante, avec des traces de pluie qui restent longtemps sur les chaussures pour peu qu’elles soient bon marché. Les miennes l’étaient. Je scrutais mon bureau avec attention en quête d’un quelconque détail propice à la rêverie. Le genre de défaut apparemment anodin, mais qui, avec un peu d’imagination, peut prendre une importance capitale dans une matinée vide comme la mienne. Cela peut être une griffure sur le mur. Je me demande alors qui a osé, quelle peut être l’histoire de cette personne, celle qui a griffé, sa tragédie intime, si longuement contenue qu’elle a surgi là, d’un coup, brutalement, contre ce mur. Ou un rideau mal tiré : tous les employés de ménage de l’entreprise sont automatiquement transformés en des êtres neurasthéniques et sous-payés, avec des gestes robotiques qui transpirent la tristesse.

    Mais là, rien.

    Tout était propre, rangé, ça sentait bon l’encaustique et les murs étaient lisses. La journée allait être longue et lente, un peu comme une attente à la préfecture. Je me représentais déjà la queue gigantesque se dérouler devant moi, une queue avec des poussettes, des étudiantes et des retraités fatigués, lorsque Brigitte, ma patronne, a bondi dans mon bureau. Elle portait une paire d’escarpins vertigineuse et trop de Mascara. Ses petits yeux camouflés me fixaient sans détour, je sentais qu’un mauvais coup se préparait. J’allais encore être piétiné, rabaissé à l’état d’herbe sèche, cette herbe qu’on grignote sans gêne car on sait qu’elle est déjà morte. Les mèches blondes et fourchées de Brigitte offraient d’ailleurs à son visage toutes les caractéristiques de la chèvre. J’ai toujours eu peur des chèvres. Ses oreilles dépassaient largement la forme ovale de son crâne, on aurait dit deux phonographes de Thomas Edison plantés là comme un don du ciel. Avec ça, elle pouvait tout entendre. Les commérages, les plaintes des salariés, les coups de fil personnels. Et puis au centre, sa bouche. Je pouvais, de là où je me trouvais, sentir toute la tiédeur infecte de l’haleine de Brigitte. Je savais qu’elle avait avalé des œufs et du jambon au petit déjeuner. Je savais aussi que son café avait été trop corsé.

    La chèvre s'est positionnée dans l'embrasure de la porte, cachant le peu de soleil qui me parvenait de la fenêtre d'en face. Celle du couloir, plein ouest. Sa robe moulante laissait entrevoir un corps trop maigre, usé, érodé par des années d’hystérie. Je déteste les corps secs et les squelettes apparents. Ça me rappelle mes premiers films d’horreur et franchement, sur une femme, ce n’est pas joli. Alors j’ai fermé les yeux, comme un enfant. J’espérais secrètement que cette scène n’existe pas vraiment. Que Brigitte allait disparaître, et ses cheveux et son corps avec. Mais non, tout était bien là.  

    - Ça veut dire quoi, ça, Arthur ?
    Elle a agité une feuille noircie de caractères, avant de la lâcher sous mes yeux terrifiés.
    - Vous feriez mieux de rester à votre place, sinon c'est la porte !

    Porte qu'elle a claquée avec brutalité. Bien sûr, je n’ai rien répondu. J'ai longuement regardé mon presse-papier en forme d’arrosoir, très contrarié, et puis j'ai craqué. J'ai sorti une Vogue Lilas, me fichant bien des conséquences que ça pouvait avoir – c’est interdit de fumer au travail. Avant, je préférais les Gauloises Rouges. J'ai arrêté quelques mois et voilà qu'à cause d'elle, à cause de Brigitte, ce diable en forme de chèvre, j’ai repris cette habitude. Les tiges fines et blanches qui polluent aujourd’hui mes poumons sont quand même plus légères… seulement quatre milligrammes de goudron. De quoi se donner bonne conscience. De quoi fumer deux fois plus, aussi. 

    C’était tout à l’heure. Ma Vogue crée maintenant des volutes gigantesques, presque statiques, qui paradent paresseusement devant moi. Cette pièce – mon bureau – ne permet aucun courant d'air. Il n'y a qu'une seule ouverture sur l'extérieur, une lucarne minuscule située au-dessus de ma tête. Je n’y ai pas touché, exprès. Mes yeux se calent sur le détecteur de fumée. J'attends la sirène. Une goutte de sueur coule le long de ma joue. Puis une autre. Mes doigts tremblent légèrement, tapotent sur le filtre de la cigarette, viennent se glisser dans ma poche, en ressortent rapidement pour finalement s’aplatir sur le rebord de ma chaise. Il faut que ça sonne. Ce serait un excellent motif de licenciement. Suivraient les ASSEDIC et puis la paix. J'en rêve. Mais rien ne se passe. Aucun bruit. Juste quelques rires lointains, à la machine à café, mes collègues de travail qui racontent leurs soirées de la veille, sans doute.

    Ma Vogue est terminée. Je l'écrase sur la moquette brune, épaisse et molletonnée, en soupirant. Ça fait un petit trou noir. Un tout petit trou noir qui pourrait occuper mon imagination des heures entières si la situation était différente. L'odeur des poils synthétiques brûlés me monte aux narines. Les braises s'éteignent une à une. Je passe le pied dessus tout doucement, effaçant les dernières traces de ma rébellion minuscule avant de réajuster le col de ma chemise, mal à l'aise. Personne ne saura jamais quelle incartade idiote j'ai tentée en cette matinée d'octobre 2010.

    La feuille que Brigitte m’a lancée à la figure est toujours à terre. Un vulgaire déchet, posé là dans l’attente d’un recyclage expéditif. Je reprends finalement mes esprits et me penche pour tout récupérer. Il s’agit de ma première proposition de sujet. Je voulais écrire moi aussi, mais la chèvre a tout gâché. Je reste là, empli d’une frustration énorme, presque sexuelle, dressée tel un corps caverneux que rien ni personne ne saurait apaiser. J’aimerais hurler, mais ça ne sort pas. Je peux tout juste sentir chaque organe de mon corps se consumer dans la violence de l’humiliation. 

    Partir… Je dois partir. La lucarne est trop petite pour une fuite délibérée. Mais peut-être qu’une fois de plus, les autres décideront pour moi.

    (5994 signes)


    Synopsis :

    Arthur est un journaliste peu sûr de lui, qui se laisse mener depuis toujours par les volontés des uns et des autres. Il est timide, rêveur, et surtout très alcoolique. Sa vie suit tranquillement son cours jusqu’au jour où il démissionne du guide touristique qui l’emploie après s’être disputé violemment avec Brigitte, sa patronne. Il a tenté de proposer son premier article alors qu’il n’est que secrétaire de rédaction. Brigitte n’a pas apprécié cette soudaine prise de confiance et l’a remis à sa place. « Ici, ce n’est pas le Pérou ! », a-t-elle lancé froidement. Humilié, Arthur est parti.

    Honteux d’avoir perdu son travail de façon si stupide, il décide de n’en parler à personne, pas même à sa mère dont il est pourtant très proche. Sa petite amie Marine, quant à elle, est si déconnectée de la réalité, perdue dans son astrologie et ses rêves prémonitoires, qu’elle ne se rend compte de rien. Mais Arthur ne veut prendre aucun risque : il ne doit plus la voir, elle pourrait finit par comprendre ce qui se passe et le trouver sans intérêt. Depuis le début de leur relation, Marine le prend pour un grand reporter. En réalité, Arthur passe ses journées derrière son ordinateur, à corriger les articles des autres journalistes. Si elle apprenait qu’il n’avait plus de travail, elle le quitterait immédiatement. Etre sans emploi, c’est terrible. Avoir démissionné sur un coup de tête, c’est pire encore. Arthur est très amoureux d’elle, c’est sa première petite amie et il ne s’imagine pas la perdre.

    Conscient que les plus gros mensonges sont souvent les meilleurs, Arthur téléphone à Marine le soir même et lui explique qu’il est promu : sa rédaction l’envoie au Pérou pour une série de reportages qui durera cinq semaines – le temps, pense-t-il, de retrouver du travail, et toute la dignité qui va avec.

    Commence alors une fuite étrange, étrange car elle n’existe pas vraiment. Arthur va finalement rester à Paris, bien trop peureux pour partir vraiment en Amérique du Sud. Il vit donc dans la tromperie et l’observation secrète de son entourage, cloîtré chez lui. Pour se ravitailler, il ne sort que la nuit, camouflé sous une écharpe, de peur de croiser Marine qui n’habite pas très loin. Lors de l’une de ses escapades, il rencontre Blanche, sa voisine. Bien que très différents, ils se lient d’amitié et tentent, tant bien que mal, de régler leurs problèmes.

    Blanche est particulièrement coincée. Elle évolue dans un monde de fantasmes farfelus, alimenté par des morceaux de musique, des films et un tas de romans qu’elle dévore sans cesse. Elle vient tout juste de quitter son compagnon, après dix ans de relation. Vivre seule n’est pas facile pour elle. Dans un élan de désespoir, elle s’inscrit à un site de rencontres sur internet. Elle fait la connaissance de Roberto, un homme plus âgé, un peu fou, qui l’entraîne dans des aventures rocambolesques, la décomplexant peu à peu et lui prouvant, surtout, que d’autres amours sont possibles.

    Arthur, de son côté, finit par découvrir que Marine n’a jamais été sérieuse : elle le trompe depuis toujours avec des hommes bien plus beaux que lui. Il l’oublie peu à peu, grâce à Blanche et Roberto, et sort de cette mauvaise passe ragaillardi. Il sait désormais qu’il vaut mieux que ça et prend la plus grande décision de sa vie, celle de partir au Pérou, vraiment.

    (3333 signes)

Tags :Concours d'écriture points de fuite, Points de fuite, Fuite, Partir, Editions intervalles

Commentaires (11)

Adam_54

fleche

Par Sophie L | il y a 8 mois

Personnage attachant cet Arthur, c'est peut-être sa timidité!
Le titre est très bien trouvé.

Abus

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fleche

Par Mathieu | il y a 8 mois

J'aime beaucoup la plume. Lecture attentive car le thème de ce concours m'inspire...je vais creuser quelques idées...
Bon moment de lecture en tout cas.

Abus

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fleche

Par christinej | il y a 8 mois

j'aime beaucoup egalement, l'idee est vraiment bien trouvee, bravo

Abus

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fleche

Par Josefa Lange | il y a 8 mois

Merci beaucoup ! J'espère vite partager la suite avec vous :)

Abus

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fleche

Par Ang Hells | il y a 8 mois

Un synopsis prometteur et un personnage dans lequel il est facile de se reconnaître.

Abus

Ddk9_54

fleche

Par Dominique Deconinck | il y a 8 mois

cdc

Abus

Ddk9_54

fleche

Par Dominique Deconinck | il y a 8 mois

là, juste à l'instant je suis pris par le tourbillon dominical, je pourrai m'exprimer plus longuement lundi.

Passez un bon dimanche

Dominique

Abus

Kropotkine_54

fleche

Par SergeDécroissant | il y a 8 mois

J'aime beaucoup l'idée de cette fuite qui n'en est pas une!

Abus

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fleche

Par Josefa Lange | il y a 8 mois

Merci ! Et moi j'aime beaucoup votre squelette d'or et d'argent !

Abus

Bonnisseur_de_la_bath_54

fleche

Par Wen | il y a 6 mois

Très très bonne idée et très belle plume, comme tout ce que j'ai pu lire de toi.
Seul regret : ne pas avoir eu la moindre notification qui aurait permis que je le lise avant...

Abus

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fleche

Par Josefa Lange | il y a 6 mois

Merci beaucoup Wen ! Contente que l'histoire te plaise...

Abus