Un arc de vie en 21 petits récits est assez bien représenté par le paragraphe suivant. « Etre différent est lourd de sens. Etre très différent l’est encore plus. Cela signifie se tenir à un carrefour où se rejoignent des routes dont certains n’ont même pas idée de leur existence. »
Un arc de vie en 21 petits récits est une comédie romantique où la rencontre est le moteur de l’action et où les personnages sont des buts imprévus. L’auteur et le héros se confondent, car de nombreux chapitres sont tirés de faits vécus. Certes, il s’agit là d’une comédie romantique particulière puisqu’elle sévit entre un jeune homme et des villes. D’une histoire à l’autre, d’une ville à l’autre, le canevas de la vie amoureuse du héros se défait lentement et laisse le lecteur en découvrir chaque maille.
A travers ces récits, on suit le développement de Youenn, jeune homme au passif compliqué et au présent confus. Avec Paris & moi, l’histoire s’ouvre sur une rupture, ou plutôt une pause nécessaire, entre deux entités engagées dans une relation depuis longtemps. D’un côté, Youenn, 23 ans, tout juste diplômé et élément à l’initiative de la pause ; de l’autre, Paris, lieu de vie cyclothymique, engagé malgré lui dans cette relation, et élément à l’origine de la pause. Au fil du temps, l’accumulation des frustrations donne place à une situation insoluble où le départ se fait besoin. « J’avais besoin d’être tiré de ces eaux troubles dans lesquelles je nageais, pour ne pas dire coulais, et peut-être un avion était-il en effet tout ce dont j’avais besoin. »
C’est là qu’apparaît l’élément perturbateur à une relation déjà compliquée : Frisco (surnom de San Francisco). Il devient même le fil rouge de l’histoire rapportée à la première personne. C’est le coup de foudre presque immédiat et le début d’une relation idyllique. Souvent avec humour, Youenn lie connaissance, au fil des pages, avec Frisco. Cette entité plus qu’impressionnante tant par son caractère que par ses manifestations, Youenn la découvre et tente de l’apprivoiser. « Le thème loufoque avait tout coloré, de l’entrée à la moindre parcelle de la zone délimitée. Je fus frappé par le fait qu’une zone délimitée pouvait également se révéler être une zone sans limite. » Le microcosme de Frisco lui-aussi se révèle incroyable et tellement original aux yeux du héro perdu.
Au fil des questionnements raisonnés et des rencontres fortuites, on comprend mieux la relation qui naît entre Youenn et Frisco ; relation qui est l’occasion pour ce parisien d’origine de réfléchir sur sa vie et de cerner où il en est sans se noyer encore plus. Il évolue désormais selon trois dimensions, non plus spatiales mais temporelles : le passé, le présent et le futur. Mais aucune relation n’est jamais vraiment idyllique, cet amour de vacances connaît des hauts et des bas : entre rencontres incroyables lors d’une soirée inoubliable chez des types entrevus quelques minutes auparavant, et descentes de collines, devenues synonymes de danger de mort, Youenn et Frisco traversent une véritable romance.
Tout naturellement, par le biais de cette relation, le lecteur fait la rencontre de différents personnages. « Pendant des heures, trois amis rigolèrent à gorges déployées, confessèrent des secrets déments et échangèrent des potins déplacés. Tels des amis de longue date, nous nous échappâmes de notre réalité. » Mais, comme toute relation idyllique, cela ne dure pas ; par des rencontres émouvantes, une première zone de turbulence les touche. « Lors d’un samedi matin typique, je me préparais à rencontrer des bears dans la quarantaine et HIV positifs.[…] J’avais besoin de rencontrer des gens qui vivaient des situations difficiles et qui restaient capables d’être heureux. J’avais l’impression d’avoir perdu mon courage. » Ce groupe chamboule la vision du monde qu’a le protagoniste et le force à un retour vers le passé. « Quand je me rendis compte que je discutais avec des hommes qui se battaient pour leur survie contre la maladie, cela m’arrêta net. Des souvenirs que j’avais essayé d’enfouir au fin fond de ma mémoire me rattrapèrent. » Malgré cette zone de turbulence, l’avion de la romance estivale prend encore plus d’altitude.
Dix jours après les premiers coups de roues du héros sur son fauteuil roulant, l’aventure se termine ; le temps des vacances touche à sa fin et donc Youenn doit dire au revoir à Frisco. Malheureusement, c’est un adieu un peu amer : ses nouveaux amis lui posent un lapin « Je lui avais communiqué ma date de départ, le 5 septembre et je lui avais dit que j’aurais aimé passer mon dernier jour en sa compagnie. J’essayai d’appeler Jeffrey plusieurs fois ; je comprenais qu’il était en train de me renier trois fois avant que le cockpit ne chante mon nom deux fois. » Il se retrouve à passer sa dernière soirée, ses derniers instants avec Frisco, seul. « Une serveuse bienveillante prit soin de moi et me fit presque oublier à quel point un diner de départ solitaire était bien triste. » Youenn se rend alors compte qu’il est temps de retourner auprès de Paris. La pause nécessaire devient enfin superflue. « J’étais tombé amoureux de San Francisco, mais cela ne pouvait durer. Le coup de foudre n’était pas assez fort pour contrecarrer l’illusion éphémère ; je n’étais pas vraiment à ma place dans cet endroit. »
Moins perdu qu’à l’arrivée, plus confiant pour l’avenir, Youenn se sent prêt à revoir Paris. « San Francisco était mon amour de vacances et les vacances se terminaient. J’avais eu d’autres amours de vacances par le passé et j’étais toujours retourné à Paris. » Mais ce qui est sûr, c’est que Frisco laisse un souvenir indélébile sur la mémoire de notre routard en pleine introspection.
A la fin, sur le chemin d’un retour inévitable, Youenn semble décidé à ce que sa relation avec Paris fonctionne. Mais parfois les apparences sont trompeuses, et certaines décisions ne sont pas de notre ressort.
Une romance entre un homme et un lieu, finalement, n’est-ce pas cela le mauvais genre nouveau ?
Extrait :
Vivez Ma Vie A Vif
Etre différent est lourd de sens. Etre très différent l’est encore plus. Cela signifie se tenir à un carrefour où se rejoignent des routes dont certains n’ont même pas idée de leur existence.
Je ne m’en plains jamais mais j’ai un passif difficile et improbable. Il est tellement improbable que les gens s’exclament « Arrête ! » en rigolant, les yeux écarquillés à m’entendre le raconter. Aujourd’hui j’assume mes singularités ; ma vie recèle de moments où je ne pouvais pas en dire autant.
Je n’écrirais pas que j’eus une enfance triste ou ratée, parce que cela n’est pas vrai et cela serait injuste pour ma famille. Je dirais que j’eus une enfance étrange, cependant. Je vivais dans une sorte d’entre deux mondes bien distincts. Je vivais dans un monde où j’étais fort, dans lequel je pouvais surmonter n’importe quel obstacle simplement par la volonté. Dans ce monde, ma différence me rendait particulier. En même temps, je vivais parfois dans un monde où les regards des gens étaient comme des piques qu’ils aimaient à me lancer. Dans ce monde, ma différence me rendait handicapé. Et c’était ce monde-ci la réalité.
Avec le temps, ces deux univers entrèrent en collision et finirent par fusionner pour donner naissance à l’âge adulte. Il me fallait alors prendre mon avenir en main ; mes parents ne pouvaient plus me protéger. Malgré l’envie de rester dans un monde onirique, il me fallait grandir. Ce que je fis et peut-être un peu trop rapidement : je goûtai à l’amertume trop tôt. Et tel un poison, des particules d’amertume m’envahirent le corps et s’installèrent dans mes veines.
Quand on en vient à la question de vivre, seulement deux choix s’offrent à nous. On peut garder la tête dans les nuages opaques de nos rêves, et vivre un faux "ils vécurent heureux pour toujours". Ou, on peut lui montrer à la Vie qui porte le pantalon, en démontrant qu’on en a dans le pantalon, et vivre un authentique "ils vécurent heureux parfois". Je choisis la seconde possibilité.
A présent, je suis consultant junior en informatique, avec un salaire honorable et l’ambition d’une carrière. Si je peux être fier de ma situation, cela n’était pas le cas à l’époque. A l’époque où je faillis croire ce que les regards hautains des gens me renvoyaient.
Quand j’étais enfant, je passais mes mercredis à la maison avec ma mère. Souvent, nous allions nous promener dehors pour faire les courses ou juste nous aérer les poumons, comme elle aimait le formuler. Il arrivait que nous rencontrions des connaissances du quartier et même que nous nous éternisions en conversation. Ma mère s’entendait avec tout le monde. De plus, elle avait six enfants à passer au peigne fin, il lui fallait donc beaucoup de temps. Quand mon tour arrivait, elle exagérait tous les détails. Peut-être était-ce inconscient. Je considérais cela comme une forme anticipée de sensibilisation d’autrui au handicap. Peu importe ce qu’elle pouvait dire, je voyais bien que ses interlocuteurs n’y croyaient pas.
D’ailleurs, je ne sais pas ce qui m’énerve le plus : que l’on me traite comme un paria ou que l’on m’arrose de compliments que les gens se sentent obligés d’enrubanner grossièrement. J’ai appris à les reconnaître; leur discours n’a aucun sens. Obséquieux et faussement bien intentionné, ce discours est mensonger dans son vocabulaire ; et il n’a rien à voir avec rien, rien à voir avec moi.
Je fréquentai des écoles dites normales. Je participai à toutes les classes possibles et passai tous les examens que je pouvais, et ce, avec succès. J’eus mon baccalauréat scientifique après avoir passé quinze ans à quinze kilomètres de chez moi, car les maitresses de maternelle de ma commune refusaient de changer d’étage pour que je puisse être dans leur salle de classe. Et je fus diplômé d’une école d’ingénieur partiellement équipée en ascenseurs.
Nombre d’handicapés à qui l’on aurait proposé ces conditions les auraient déclinées. Peut-être étais-je fou d’accepter de faire face à des escaliers. Peut-être étais-je inconscient des risques que j’encourais. Ou peut-être savais-je très bien que je ne pouvais pas laisser un obstacle matériel me barrer le chemin. Si je voulais brouter de l’autre côté, je devais le franchir et faire fi du manque d’ascenseur. Je dus me battre à chaque étape de ma vie, à chaque tournant. Et les cinq années que je vécus justifièrent ma folie.
La pratique sous forme d’expériences est la meilleure façon d’apprendre. Je le crois vraiment et je suis donc rarement de ceux qui ont la frousse devant de nouvelles expériences.
Les prochains chapitres décrivent et analysent ces expériences. J’espère qu’ils vous plairont. La plupart des événements qui figurent dans ces chapitres se sont passés en un an. Le reste est tiré d’autres parties de ma vie : ma courte enfance, mes années d’adolescent et le début de ma vingtaine. Ces trois périodes ont grandement contribué à me faire devenir la personne que je suis aujourd’hui.
Si vous pensez qu’elles m’ont sapé le moral, qu’elles m’ont rendu amer, prenez la version XL et la taille vingt-trois ans ; je vous laisse faire le calcul. A travers mes petits récits, vous découvrirez mon histoire, ou du moins une partie de mon histoire.
J’ai traversé une année riche en événements. J’eus des moments heureux, des moments tristes, des rencontres fantastiques et des rencards minables. J’ai eu envie de partager ça avec vous à travers un livre. Ces événements me poussèrent dans cette toute nouvelle aventure à San Francisco et me poussèrent à vivre à nouveau des expériences passées.
Certains de mes écrits peuvent avoir l’air implacables, mais ils sont loin d’être intolérants. Je ne juge pas les gens, même les plus étranges. Il se trouve que j’attire ce style de personnes. Sans mentir, à chaque fois qu’un individu alcoolisé ou dérangé se balade dans les parages, il finit toujours par venir à moi pour me poser des questions déplacées. Ces gens m’abordent comme s’ils savaient au fond d’eux, comme guidés par un radar, que j’étais là. Ce qui m’intéresse est simplement d’analyser leurs comportements pour les cerner.
Attachez votre ceinture car la navette va décoller, vous décoller également, de votre monde vers le mien pour que vous viviez ma vie à vif.
Paris & Moi
Paris me possédait entièrement cette nuit-là. Il faisait sombre, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur de moi. Je roulai des heures sur des rues couvertes de pensées. M’arrêtant aux feux rouges quand les réponses tardaient à venir, accélérant sur les descentes de raisonnement simplet, je rattrapais le temps perdu avec Paris. J’avais essayé de fuir Paris de nombreuses fois, parcourant le monde, sans savoir où aller, mais il avait certaines des clés pour répondre à mes questionnements : mes origines, principalement, ce qu’avait été ma première année sur Terre et qui j’étais vraiment. D’un arrondissement à l’autre, du Treizième, où j’étais né sans parents, au Marais, où je pouvais me comporter à ma guise sans artifices, il n’y avait plus que Paris et moi.
J’avais laissé passivement ma relation avec Paris évoluer alors que j’aurais dû en être moteur, et maintenant je me prenais le retour de flamme de plein fouet.
Le temps était venu pour moi de choisir quelle relation j’aimerais avoir avec Paris. Pour le moment, nous avions une relation instable, à base de chantage : Paris retenait mes réponses, ma famille et mes amis en otage, me ligotant ainsi à son territoire ; et je détenais une partie de la dose d’espérance dont Paris avait besoin pour que mes concitoyens ne sombrent pas dans le désespoir. A chacune de mes sorties, je disais un millier de fois «bonjour’. Je ne connaissais pas la plupart des gens que je saluais, j’en connaissais à peine certains et je saluais intentionnellement peu d’entre eux. Je leur souriais ; je les regardais, droit dans les yeux, et le plus souvent ils me répondaient. Je voulais que mes yeux leur transmettent espoir et courage : certes la Vie est dure, mais on peut y arriver même si l’on part du mauvais pied. A mon humble avis, la Vie est une succession d’étapes qu’on a besoin d’accepter et d’assumer pour accéder à la sagesse.
En pleine réflexion sur la chaussée, je m’étais isolé dans une bulle impénétrable. Cela fonctionna si bien que je me retrouvai rapidement et ironiquement perdu à un croisement qu’il me semblait connaître.
La situation illustrait bien notre relation : il me semblait savoir où j’en étais mais en réalité je sombrais dans un étang de regrets et de rêves, à la surface de laquelle des instants joyeux flottaient. J’avais besoin d’être tiré de ces eaux troubles dans lesquelles je nageais, pour ne pas dire coulais, et peut-être un avion était-il en effet tout ce dont j’avais besoin.
Tags :Comédie romantique, Petits récits, Témoignage, Romance
Musiques liées
Aucune chanson liée.
Photos liées
Aucune photo liée.
Vidéos liées
Aucune vidéo liée.
Ses autres textes
- L'armour est laid - Guillaume Grand
- Piéce de théâtre
- Romance
- Le statut de la liberté
- Chronique
- Aventure
- The status of liberty
- Chronique
- Romance
- Le court Florent
- Nouvelle
- Science-Fiction
- Quand une porte se ferme
- Témoignage
- Vie
- Paris & Moi
- Chronique
- Racines (Origine)


Commentaires (0)