Une rencontre littéraire
Pour moi qui suis du Sud Ouest, la salade de magret au foie gras était presque acceptable. Dans ce bistrot de la rue de Rennes prés de Montparnasse, relooké façon lounge, les sièges s'étaient mués en espèces de poufs moelleux. Tout était fait pour s'alanguir en regardant l'écran plat qui distillait des clips où quelques blacks ventrus séduisaient des demi déesses vêtues de shorts qui disaient sous toutes les coutures la terrible pénurie de tissus qui sévissait...
Début Janvier 2009, une vague de froid saisissait Paris, et en ce mardi soir, pourtant premier jour des soldes d'hiver les passants se faisaient rares et pressés.
Bien logé à l'hôtel qui jouxtait ce bistrot, je n'avais que trois mètres à faire pour aller m'affaler confortablement et renouer avec des saveurs connues. Les fêtes de fin d'année encore proches, le froid cinglant, le boulot bien relançé, les compte-chèques saignés par les cadeaux et autres réveillons, tout concourrait à faire de cette soirée, quelque chose de désertique.
Un instant, il me revint à l'esprit une brève rencontre dans le quartier avec un homme SDF où rejoignant mon hôtel, je le voyais s'installer dans l'encoignure d'un magasin. Nous avions discuté, il connaissait tous ses "collègues" à l'alentour. Un ancien prof de physique, m'avait-il confié, dans une autre vie. Quand je lui avais demandé s'il n'avait pas trop froid, il m'a montré son sac de couchage dont l'étiquette indiquait "Protection moins 22°" On en est loin! disait il en rigolant. Je m'étais pris la honte, comme on dit chez nous, mon assistante attentionnée m'avait choisi un hôtel chaleureux ; lui, m'avait remercié pour la petite pièce "Parfait pour le petit café du matin!" D'ailleurs, je les aide à installer la terrasse!
Où était-il ce soir cet homme digne et propre, qui ne buvait pas."C'est le secret pour tenir! ", m'avait-il dit.
J'en étais presque à finir ma salade quand, hasard de la proximité ou rapprochement vers le grand écran un peu comme l'âtre, le foyer vivant dans cet espace, tropisme vers les images bleutées ; un couple , jeunes quadras bien mis;prés de moi, discutaient. Je n'y avais pas prêté attention, entre le foie gras et les demi déesses lascives de l'écran plat, auquel se superposait le souvenir entêtant de cet homme si peu connu dans cette nuit glacée de Paris un mardi de janvier.
Dans mon village du Languedoc de province, enfant, il n'y avait pas de bar lounge, pas d'écran plat, mais, pas non plus d'homme qui dormait dehors les nuits d'hiver. Mais nous étions si modestes et si peu instruits.
Pourtant, mon attention fut captée tout à coup par mes voisins et leur conversation. Lui, élégant, presque sans le faire exprès,classe dirait-on. Même s'il portait le jean,il lui tomberait parfaitement. Il jouait avec dextérité avec son grand verre de blanc,du Chablis,comme avec les idées et arguments qu'il évoquait à sa compagne.
Ils ne montraient pas l'intimité d'un couple et s'il cherchait à la séduire, il n'avait pas la drague lourde; bref de l'intello pur jus;enseignant, pas en collège ou mieux peut-être , conseiller technique au Ministère de la Culture, voire dans l'édition!
Elle, distinguée, brune, avec un accent sud américain envers lequel mes quelques gouttes de sang hispanique me portaient à le trouver ravissant. Il lui parlait de Victor Hugo, elle était plutôt dans l'acquiescement poli. Il en dressait un portrait humain et littéraire qui en faisait un vilain monsieur, un piètre écrivain, le comparant à bien d'autres plus subtils, moins prolifiques mais plus précieux.
Quel réquisitoire! De royaliste fervent au début, il avait fini socialiste, de la girouette bien rémunérée! Jusqu'au vieux bonhomme salace qui traquait les petites bonnes, enfin son style boursouflé parsemé d'abominables clichés; sans parler de son théâtre injouable! Tout ce fiel distillé avec courtoisie par cet homme à l'apparence d'un premier de la classe!
La bienséance aurait voulu que je plonge doctement dans la carte des desserts où le choix s'avérait cornélien entre le Tiramisu et le nougat glacé! Et bien non! Comme en rugby, je tente et réussis l'interception. Je prends la balle et j'interviens.
- Tout ce que vous dites Monsieur est vrai et pourtant n'oubliez pas qu'à son enterrement des centaines de milliers de parisiens ont suivi son cercueil derrière des dizaines de corbillards remplis de fleurs. Quand même! Ceux du peuple, ne s'y étaient pas trompés,ils savaient que Victor Hugo étaient un des leurs!
Un regard où le "De quoi tu te mêles?" associé à l'incrédulité face à une telle saillie;Il me retourna vivement une paire d'arguments tirés de l'histoire littéraire comme quoi Victor Hugo n'aurait pas fait école, me citant un critique du courant structuraliste et me renvoyant à un article d'une revue lacanienne sur Hugo ou les impostures de l'Ego! Il fallait bien se rendre à l'évidence, tout cela étayé par des analyses de linguistes en terme de méta langage, Hugo était un écrivain mineur, simpliste ; tout cela bien adressé à sa compagne pour me signifier ce que mon intrusion pouvait tenir du malotru!
C'en était trop! Il me revint à la mémoire ma mère qui n'avait pas le certificat d'études mais qui connaissait par coeur des pans entiers des" Pauvres Gens"où ce couple de pécheurs dans une nuit de tempête déchaînée recueillent deux enfants.
"A propos notre voisine est morte
Elle laisse ses deux enfants qui sont petits
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte
C'est la mère, vois tu ,qui frappe à notre porte
va les chercher...
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela
- Tiens, dit elle en ouvrant les rideaux, les voilà!"
Il me remontait à l'instant,nos départs avec mon père pour tailler la vigne certains jours de Février dans le midi où le vent du Nord, le Cers, aiguise ses lames de gel et fait des ciels de bleu dur. Il déclamait dans ces moments, sa voix luttant avec le vent les premiers vers de "La Conscience"
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva...
Tout y était avec ses deux fils dans leurs canadiennes pour se protéger du vent...
Et tombait le dernier vers"L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn"
Je répondis à mon voisin que le rejet de certains intellectuels s'expliquait parce qu'Hugo frayait avec bien d'autres choses que l'intelligence. Il n'était pas comme eux, il n'était pas petit! Nous étions au bord de l'algarade!
D'ailleurs, en fait d'antithèse simpliste, Hugo avait écrit "Ouvrez une école, vous fermerez une prison" Je la sens ;d'actualité celle là, non? Bon sujet pour un séminaire interministériel!
Je relançai: "Et puis vous devez savoir qui lui commande de reprendre l'écriture des Misérables, quand il fait tourner les tables". Sans le laisser répondre :"La Civilisation" avec un C majuscule, je vous en prie!
Je sentais que mes manières rustiques commençaient à le déstabiliser d'autant plus que sa compagne Sud Américaine semblait accorder quelque crédit à mes arguments.
Alors, beau joueur, je venais de marquer l'essai en coin, je n'ai pas tenté de le transformer. J'aurai pu lui dire qu'Aragon avait écrit qu' "Hugo, ce n'est pas l'affaire de quelques uns dans ce pays, mais de tous"!
Je payai et rentrai à l'hôtel. Demain je devais être en réunion au siège avec tous mes collègues DRH des Centres de lutte contre le Cancer. On y parlerait gestion des compétences et parcours professionnels.
Je songeais, mais cela m'appartenait, il n'avait rien à en savoir mon adversaire en littérature, que j'étais rentré interne en 6ième à dix ans dans un lycée napoléonien vétuste et tout entier voué à la symétrie. Les longues matinées du Jeudi dans la grande salle d'étude s'étiraient, la lecture alors me prenait comme une fée. Prendre un livre, comme on prend le train et le bruit des phrases faisait jouer le loquet où je passais de l'autre côté du miroir. Je courais avec une rage d'évadé et sous le masque de l'élève docile, salut, je faisais le mur pour le Canada de Fenimore Cooper ou la lune de Monsieur Vernes. La salle 11 du deuxième étage du lycée Victor Hugo qui servait de permanence en cette année 1964, vaincue.
Ou bien, j'aurai pu lui dire qu'au matin de chaque 1er Janvier, nous allions, gamins, souhaiter la bonne année aux vieux grands-parents et embrasser de ma joue allumée de froid leur peau ridée. Messagers prêts à empocher pour prix de tous nos voeux le petit billet de 500 francs anciens que nous tendrait la grand-mère entre deux portes, le Victor Hugo à la barbe blanche, un grand père aussi!
Gros de tous ces souvenirs, je me glissai entre les draps. Qu'aurait dit Hugo de cet homme SDF seul dans la nuit froide?
Lui qui voyait dans le manteau en haillons du pauvre, qu'il avait recueilli, un soir, des constellations.
Avant de tomber dans le sommeil, je me disais que dans mon village du Midi, on se serait engueulé pour des histoires de chasse ou de rugby et on aurait peut être échangé une ou deux mandales mais il n'y avait qu'à Paris, à Paris seulement où l'on pouvait se disputer pour Victor Hugo!
Ce soir, nous n'étions pas allés jusqu'à la mandale. Décidément, la fréquentation des livres nous éloignait des vraies valeurs...
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