Eclipse en mer

Benjamin Cuevas

Eclipse est mort dans la nuit, vers 2 heures du matin. Il est mort seul et la mer hurle.


Ce matin il pleut, la mer hurle, et je reste sourd aux hurlements de la mer. J'aurai envie de hurler moi aussi. A en perdre la voix, je pourrai hurler. Mais je reste muet et pas un son ne sort. La mer hurle, ma voix n'y changera rien. Eclipse est mort et mon chagrin, dans les vagues hautes, se perd, emporter au loin, dans les embruns, dans le ressac, dans le vacarme de la mer. Je la regarde me défier, cette mer. Je la regarde infiniment et sans raison. La mer si vivante, si libre qu’elle me fait peur parfois, lorsqu’elle hurle et frappe sa colère sur les rochers. Le son des vagues. Tout ce sable avalé, tout ce sable recraché. La mer jamais rassasiées. Et quand la mer est grise, elle a des reflets noirs. Eclipse est mort, il pleut sur la mer, je pleure, et la pluie et mes larmes viennent nourrir cette mer en furie qui se régale de nos malheurs.


Le lendemain la mer est calme. La mer s'est tue. Je te porte à l'arrière d'un scooter. Nous roulons sur les routes qui longent la côte. Nous traversons des villages de pêcheurs. Il y a les rizières qui s'étirent et miroitent. Dans leurs eaux, le ciel tout d'un coup si bas. Tu prends des photos. Je sais qu'elles seront floues, je sais aussi que tu aimes ces paysages, et ses rizières, et la jungle et la mer et moi. Sur le bac, Duras est là, dans tes pensées. Que ce soit sur une mer ou une rivière, prendre le bateau, c'est toujours une fête. Je regrette le temps des croisières. Le temps d'aller où l'on veut, par mers et par bateaux. Je regrette ce temps comme si je l'avais vécu. Sans doute l'ai-je souvent lu. J'aimerai assez l'écrire ce temps là, ce temps perdu.


Tu te déshabilles pour aller te baigner. Tu es nu. Tu cours jusqu'à la mer. Tu te jettes dans elle. Tu disparaît dans la vague. Ton corps, fragile. Jusqu'à la taille, la mer t'habille de sa robe à jalons gris. Je te regarde. Je suis surpris. Tu l'as fait pour me surprendre et je te trouve surprenant. Alors je te souris. Tu comprends.


Tu roules une cigarette, mais ce n'est pas facile de rouler avec les doigts mouillés. Je te regarde encore. Je te regarde fumer ce que tu as, crois-tu, bien roulé. Tu m'amuses. La mer, derrière toi, joue les figurantes. Et tu es l'acteur-premier, celui qui m'amuse, celui qui me fait rire, celui qui bande quand je souris.


Nous roulons encore. La pluie ne va pas tarder maintenant. Au loin, par delà les collines, les nuages sont gros. Ils se chargent de toute l’humidité du monde, glissent dans le ciel absent pour se rapprocher de nous, dangereusement. Elle me fait peur la foudre. Je crois toujours qu'elle est à mes trousses. Elle me cherche, alors je me cache. Quand elle gronde, je reste silencieux, je m'invente un pays où je ne serai plus seul à me cacher d'elle. Un monde où il y aurait des hommes qui marchent dans les plaines pelées, prêts à se sacrifier, prêts à recevoir toute cette lumière qui m'est destinée. Des hommes martyrs, qui par bonté, me sauveraient de l'orage. L'orage passe, un homme est couché parmi les herbes hautes. C'était un berger. Autour de son corps, des chèvres paissent. Elles ne se soucient pas de lui. Elles croient qu'il dort. Il dort si souvent ce berger que si elles avaient dû se soucier de son sort, elles n'auraient alors que la peau sur les os. Alors les chèvres se nourrissent des herbes hautes, des herbes folles. Elles ruminent insouciantes et repues. Le maître est allongé, tranquille, il dort mon martyr. Et de l'orage, je suis sain, je suis sauf.


Les dés sont jetés. Par trois fois les dés sont jetés. Ils ricochent sur le bois de la table. Les combinaisons s'enchaînent. Le hasard se joue de nous. Le score est faible. On raye les cases. On recommence. La pluie est devenue le rideau permanent du restaurant où nous avons trouvé refuge. La pluie comme un prétexte suffisant à ne rien faire. Ne rien faire d'autre que manger. Et l'on joue entre deux bouchés de gâteaux. Et l'on relance entre deux gorgées de café. Tu as cinq dés de même valeur. Je suis jaloux. Ce n'est pas de ta faute, mais je t'en veux. Je t'en veux de vouloir me faire perdre. Je n'aime pas perdre. Il me faudrait deux Bonus pour te rattraper. La victoire à deux Bonus. J'essaie encore d'y croire. C'est mal barré. Je me venge sur la Suite que j'obtiens d’un jet, cette suite que tu peines à accomplir. Cela ne me relance pas, mais cela me soulage.


Dans la chambre, quand on ouvre la porte, on l'ouvre sur la mer. Même la porte fermée, la mer est là, à nous attendre. La mer patiente. La mer, enfin nous te quittons. Nous t'aurons usé de nos yeux. Combien de regards t'auront parcouru, combien de soleil tu auras mouillé au couchant. Le sac bien rempli, la force de lever le camps. Il en faut de cette force pour vaincre la fatigue de l'itinérant. De villes en villes; j'aimerai tant dire "de ports en ports" comme ses marins qui oublient la terre lorsqu'ils ont un pieds en mer. Mais je ne suis pas marin, pas encore.


Il est tard, la ville est décimée de ses gens. Les bus se suivent, ils passent sans jamais s'arrêter, jusqu'au nôtre qui ralentit pour nous avaler. Nous roulons, et nous roulons encore. La nuit, en complet noir. La lune par intermittence. La mer, de plus en plus loin. La mer, paresseuse. La mer, dans mon souvenir. La mer, dans mes yeux. La mer, dans mon coeur. La mer hurle, et je n’y peux rien.

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