Il avait les yeux verts

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Synopsis :

Lara Sorrow est une jeune fille brillante. Durant toute sa vie elle a fait preuve d’un cartésianisme sans faille. Elle considère la religion, les désirs et même les rêves comme l’apanage des faibles. Et pourtant. Depuis quelques temps elle noie dans l’alcool ce qu’elle considère comme une sécrétion trop importante d’hormones : l’amour. Ce qu’elle ignore, c’est que quelque part dans les Cieux, son ange gardien veille. La voyant détruire sa vie, il décide de lui venir en aide.

Chapitre Premier :

Cette nuit-là était fraiche, ou peut-être ne l’était-elle pas. Cette nuit-là était nuageuse, ou bien étoilée. C’était l’hiver, c’était l’été.

-  Les mélanges, c’est jamais bon…

Cette route-là était droite, et peut-être valait mieux qu’elle le soit.

-  Bon sang ! Ma tête… La prochaine fois promis j’arrête…  la fin se perdit  dans un renvoi sonore.

De temps à autre, des taches lumineuses l’aveuglaient, puis disparaissaient avec une vitesse folle. Comme si les stroboscopes l’avaient suivie jusque dans sa voiture.

-  Maudite boite de nuit !

Cette nuit-là avait été accompagnée, ou peut-être solitaire. Qu’importe, demain lui sera solitaire. Comme toujours.

Des larmes perlèrent à ses paupières, surement  dues aux derniers effluves d’une  bouteille d’un éthanol quelconque sur le siège passager. Ou bien était-ce à cause de son extrême solitude… Non, on ne pleure pas pour des raisons aussi stupides. Les larmes disparurent dans un revers de manche.

-  L’alcool rend jovial, il parait. Je dois pleurer de joie. Tu es ridicule Lara Sorrow, dit-elle à son reflet dans le rétroviseur.

Ce trajet là fut long, ou peut-être bref. Etait-elle morte ? Etait-elle en vie ? Telle une âme en sursis, elle arpenta la route à travers les ténèbres. Il est amusant de voir l’instinct de l’homme ivre le ramener chez lui, à pile ou face. Mais aujourd’hui encore elle trouva son chemin, et gara – laissa serait plus juste - sa vieille voiture sur le trottoir en face de sa petite maison.

Etait-ce sa maison, ou bien celle du voisin ?

C’est ici que commençaient les choses sérieuses. L’épreuve ultime avant de retrouver son lit, ou ses toilettes d’abord, on n’est jamais trop prudent.  Elle tâtonna le flanc de son siège, en quête du bouton rouge qui libérerait sa ceinture de sécurité.  Après cinq minutes d’une lutte acharnée, telle engluée dans une toile d’araignée, elle se défit de ses liens. Tous les malheurs du monde semblant s’abattre sur elle, sa portière ne s’ouvrait que de l’extérieur. La faute à son contrat d’assurance au tiers. Ni une ni deux, elle prit l’option de sortir par la fenêtre. Elle bascula la tête la première sur le bitume telle une poupée de chiffon. Expérimenter la gravité avait toujours quelque chose de douloureux. Sa jupe trop courte se releva, offrant au ciel une vision peu recommandable. Elle fourra ses hauts talons noirs dans son sac à main, une imitation bon marché Louis Vuitton, et s’élança, titubante. Ses mains perdirent leur intégrité lorsqu’elle se tint d’une main à une haie de rosiers, mais la douleur était lointaine, inhibée, inexistante. Elle tira son téléphone portable, pointa son nez sur les boites aux lettres rouillées, et éclaira les noms avec le flash de l’appareil photo. Une véritable professionnelle de la survie urbaine en état d’ébriété.

- Mr Simonet… lit-elle à voix haute. Je ne t’aime pas toi, tu sais ?

Elle continua sa route, à peu près consciente que parler à une boite aux lettres n’était jamais bon signe.

Sa longue silhouette éméchée semblait à mi-chemin entre un spot sur la prévention routière et un clip de hip hop. Elle arriva enfin sur son palier. Comme par magie, elle sortit les clés de son sac presque instantanément. Gonflée par ce petit miracle, elle entra chez elle bombant le torse dans un semblant de dignité, referma la porte et s’effondra.

8 Mai.

Elle fût réveillée par une chaleur lourde et étouffante. Le soleil, tel un guerrier frustré par l’hiver rigoureux et le printemps tardif, assaillait la petite maisonnée de ses rayons les plus vengeurs. Ou bien l’astre voulait-il seulement prévenir la demoiselle endormie que son destin allait changer aujourd’hui.

- Encore cinq minutes… maugréa t-elle, le front collé sur le métal froid du porte-parapluie et les joues imprimées du motif du carrelage.

En réalité le métal n’était pas froid, il était exactement à la même température que le reste de la pièce mais cette matière avait un coefficient de diffusion thermique différent…

- Mais pourquoi je pense à ça maintenant! s’interrompit-elle en se relevant.

Peut-être parce qu’elle était, elle aussi, différente. Elle avait entreprit de grandes études, avec toutes les promesses que cela appelait. Et tous les sacrifices aussi. Elle avait brillement réussi, bien entendu. Elle faisait partie de ces gens qui pensent que tout est possible. De ces gens qui pensent que les rêves sont réalisables, à condition d’avoir le goût de l’effort. Et pourtant … Elle avait longtemps cru qu’après viendrait le temps de l’amour, puis de la famille. Quoi de plus normal dans le cheminement classique de la vie ? Elle avait méprisé toutes ces filles de quinze ans qui tombent en dépression après que leur soi-disant grand amour soit parti avec une autre, toutes ces filles qui se pavanent d’être avec lui depuis neuf mois huit jours six heures et trois minutes. Lorsqu’elle se sentait l’âme d’une psychanalyste, elle considérait ces comportements comme révélateurs d’un quelconque inconscient tourmenté, mais la plupart du temps elle les mettait sur le compte d’un conscient pas très élaboré,  tout simplement. Pourtant voilà que le sempiternel refrain de l’amour venait taper à sa porte. La faute aux années qui passent.

Elle plongea un cachet d’aspirine dans un verre d’eau. Le bruit caractéristique de l’effervescence se mêla au chant des cigales qui, dehors, fêtaient l’arrivée des beaux jours. Elle décida d’allumer sa chaîne hifi pour couvrir cette stridulation qu’elle détestait par-dessus tout.

« Désolé pour hier soir d'avoir fini à l'envers
Promis demain j'arrête de boire, hier c'était la dernière. »

Certains appellent cela une coïncidence, d’autres l’ironie du sort. Elle s’empressa d’enclencher la lecture du disque que contenait l’appareil. Elle s’était constituée une compilation de choix avec des morceaux téléchargés illégalement sur internet. Bien que cela fût en totale contradiction avec ses idéaux de rangement, la surface du disque ne présentait aucune inscription. Elle avait été incapable de donner un nom à sa sélection. Musiques tristes  aurait convenu, mais elle n’arrivait pas à se faire une raison. Elle avait bien essayé nostalgie, mélancolie, sentiment et même leur traduction en anglais, rien n’y faisait. L’absence d’intitulé aurait valeur de titre en avait-elle conclu. Les premières notes flottèrent dans l’air du petit salon. La pièce n’était éclairée que de la lumière qui filtrait sous les volets encore clos.

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