En ce matin un peu morose de la fin septembre, devant le rideau métallique, nous sommes déjà agglutinés. Tous là, à poireauter patiemment face au retard du toubib entre discussions cliniques pour les uns et mutisme agacé pour les autres. Tout le monde s’enquiert poliment de l’organisation de la file d’attente. Vous êtes le premier ? J’attends pour l’infirmière, et vous ? Pas un mot déplacé quand le petit médecin indo malgache glisse les clés dans les serrures rouillées du rideau. Sourires et salutations polies, la troupe pénètre dans le sillage du petit sage à la fine barbichette blanche, débarqué tout droit des terres rouges de l’Océan Indien. Il jette un regard un peu perdu sur cette cohue humaine. Qu’est-ce qui a bien pu le pousser à quitter les hauts plateaux de Madagascar pour venir soigner les indigents que cette ville traîne comme une mauvaise gale ? Peut-être vit-il ici depuis des générations sans connaître la douceur de son île paradisiaque ? Peut-être n’a-t-il jamais passé des heures à siffloter avec les oiseaux multicolores, à nager avec les poissons aux ondulations chamarrées ? Peut- être n’a-t-il jamais grimpé aux arbres, ni admiré de couchers de soleil sur les eaux de l’Océan Indien ? Nous nous installons sans bousculade, ni le moindre haussement de ton. Les baies vitrées de la salle d’attente offrent le spectacle d’une urbanité toute en strates. Sur le premier trottoir que trouve le regard, un défilé de piétons, de vélos et de scooters (?!?), puis une première voie à sens unique dédiée au ballet des véhicules qui, au hasard des caprices de la circulation, laisse le loisir de dévisager les occupants, occupés, à dormir, aux côtés de son chauffeur pour cet ouvrier ; à caresser, machinalement son chien pour cette vieille femme ; à rassurer, son fils pour cette jeune mère qui roule vers la crèche. Tout cela dans le confort incertain de ma chaise en plastique. Le centre de l’artère striée par les rails, comme deux longues cicatrices dans l’asphalte voit se croiser les rames. Dans un chuintement métallique, les engins modernes et profilés ouvrent grand toutes leurs bouches pour déverser poussettes, sacs à dos, à main, angoisses matinales et soupir pneumatique. L’affiche d’une série télé à succès cligne de l’œil au passage. La deuxième voie, techniquement dans le sens inverse de la première et le front bas d’immeubles haussmanniens gris sales en attente de rénovation terminent le tableau. Toute la chorégraphie d’un bestiaire quotidien à la parfaite symétrie noyée dans les bruits de la ville, qui couvrent les conversations. Il manque des dalles au plafond. Sur les autres, les tâches d’humidité s’étirent comme des toiles d’araignées. La porte des toilettes est condamnée et tout ce qui ressemble à un magazine dans cette pièce n’est pas plus épais qu’une feuille d’ordonnance. Je m’arrime à mon quotidien sportif comme un naufragé espère de son radeau qui le dépose sur la grève. Je suis assis à droite de la porte du cabinet, à côté de deux quinquagénaires plaisantant sans cesse. Sur ma gauche, je ne vois qu’un mur gris. Sur ma droite, une femme avec un foulard rose et des souliers vernis, un couple âgé composé d’une femme mutique et d’un homme souriant, puis une jeune fille silencieuse et un vieil africain en boubou. Un docteur c’est un docteur. Ce n’est pas un principe politique qui me pousse à fréquenter la permanence médicale, un je ne sais quoi démago et populiste qui voudrait que j’aime à voir ce kaléidoscope humain, toutes ces bulles de vies miséreuses s’entrechoquer dans ce décor grisâtre. Non, c’est plus simple que ça. C’est une facilité géographique. Il se trouve que la permanence est en bas de chez moi et c’est tout. Je ne vais pas faire des kilomètres pour me faire prescrire un sirop contre la toux et quelques antibiotiques mal remboursés. La femme en foulard rose interpelle les deux comiques après avoir promené son regard sur l’assistance comme si elle avait longuement réfléchi ses propos : C’est couvert, aujourd’hui… J’ai froid maintenant, ça change de la chaleur. Hochements de tête des deux compères. La jeune fille reste muette, elle n’a pas ouvert la bouche (je me demande même comment elle respire) ne serait-ce que pour livrer un mot poli ou exprimer un quelconque état d’âme. Même mutisme que cette femme qui accompagne son mari. Lui, arbore un sourire constant, sa fine bouche laissant entrevoir des dents parfaitement refaites comme un signe de noblesse. La conversation des deux rigolos envahit toute la pièce. Le chauve vêtu de noir parle de ses cicatrices comme des blessures d’une guerre toujours en cours. Avec son accent trainant, il ordonne à son acolyte de poser bien en évidence sur une table les cartons de pansements récupérés à la pharmacie d’à côté. C’est impressionnant, et j’imagine sans peine les fils compressant sa chair comme les lacets d’une vieille chaussure. Son copain n’a aucune raison objective d’être là, seulement l’envie de partager un moment de glauquerie médicale et de socialiser avec le reste de l’assistance. Du coup, il blague sans arrêt engoncé dans sa doudoune malgré la vingtaine de degrés ambiants. Il me fait doucement marrer quand il corrige l’autre en arguant que les médecins auraient aussi dû lui suturer la bouche. Un type à la barbe blanche fournie sonne à la porte. Les doigts jaunis et des ongles de chaman péruvien, il psalmodie sa question : Quelle est la dernière personne pour le docteur ? avant de s’asseoir. Il tremblote dans son pantalon trop court, relevé sur ses chaussettes noires, se lève et puis s’en va. Cette drôle de cérémonie ne surprend pas plus que ça l’assemblée à moitié endormie. L’attente produit ce genre de situation où tout peut arriver sans altérer le caractère irrémédiable de l’attente. On attend, il se passe un truc improbable, puis on attend à nouveau. Je commence à comprendre cette manie du I-pod, isolant phonique et social, qui plonge plus assurément dans un décorum personnel que la lecture d’un magazine sportif (que j’ai d’ailleurs bien du mal à lire à ce moment précis.) Le chaman psychotique avait annoncé l’arrivée de son frère jumeau quelques minutes après son départ. Un chariot à bagages rempli de cartons et de tissus maintenus par des ceintures et des ficelles, juché sur deux immenses guiboles, le bras en écharpe, une patte folle et des lunettes de soleil de supermarché, il s’avance dans l’entrée, bifurque aussi sec à droite et va se loger avec son Radeau de la Méduse dans un renfoncement vitré. Interrogations et regards en biais puis de nouveau l’attente. Le seul truc qui soulage à tour de rôle chacun d’entre nous de cette hallucination consentie, c’est l’arrivée du petit Bouddha des steppes de Madagascar. Seul lui peut venir briser le cercle de cette malédiction matinale, de ce délire aussi continu que le ballet des tramways devant la porte vitrée, suspendre quelques secondes ce théâtre halluciné, cette litanie de hurlements sourds, ce feu d’artifice de pathos. La porte d’entrée de la salle d’attente est ouverte maintenant. Un des patients l’a bloqué avec l’assentiment des autres, pour plus de commodités. C’est drôle mais la caméra de surveillance qui trône au dessus du bureau du toubib n’est d’aucune efficacité, une simple poubelle en plastique l’a réduite à néant. Une rébellion implicite, un geste revendicatif qui prend des allures de solidarité feignasse. Mieux vaut bloquer cette putain de porte pour que puisse entrer qui veut plutôt que d’avoir à supporter le regard supplicié du prochain client nous dévisageant derrière la porte.
Bonjour docteur !
Bonjour ! Qu’est ce qui vous amène ?
Je sais pas… Je suis fatigué, là.
Hum, hum !!
Commentaires (9)
Par Cerise David | il y a presque 2 ans
J'aime... et puis, moi je préfère penser que le toubib a quitté son île plutôt que de penser qu'il n'a jamais vu telle merveille... au moins il peut se réconforter avec ses vieux albums photos !
Abus
Par jones | il y a presque 2 ans
Merci... C'est ce qui est chouette avec l'écriture, c'est qu'on peut imaginer ce qu'on veut derrière les mots et les situations, un peu comme si on poussait ou non une porte fermée. Merci Cerise (ça sonne rigolo!)
Abus
Par Jacques Lagrois | il y a 9 mois
OUHHHHHH....Ah merde. Je m'y suis repris à deux fois... J'adore comme toujours... Aère peut être un peu le texte, fais des paragraphes ce sera plus facile, là c'est de l'apnée avec l'ivresse des profondeurs en prime... Chapeau.
Abus
Par Dominique Arnaud | il y a 9 mois
Bien vu et décrit. Jacques a raison, ce serait bien d'aller à la ligne. Sinon, c'est un bon texte
Abus
Par MathieuZeugma | il y a 9 mois
Je me rallie aux autres commentaires : un bon texte avec un sujet bien traité, mais sous une mise en page massive qui rend le texte monolithique.
Abus
Par mlpla | il y a 9 mois
Née sur la Grande Ile Rouge de Mada, je ne peux qu'être charmée et sensible à la présence chamanique de ton toubib, oui plus que les maux ce sont les âmes malades que le Chaman ramènent à la vie...CDC
Abus
Par Léo | il y a 9 mois
lol,comme les amis ! Un texte qui nous envahit de lassitude, non pas à te lire parce que c'est toujours un cadeau, mais dans la transmission de l'état que tu nous distille aux fils de tes mots habiles. J'aime arpenter les rues avec tes yeux me mouvant de tes mots Jones.
Abus
Par jones | il y a 9 mois
Merci à tous pour vos commentaires. Comme vous dites la densité nuit un peu au propos mais à l'époque du texte, je militais contre le petit théâtre de la mise à la ligne. J'ai revu mes positions aujourd'hui et je vous donne raison. Encore merci à tous :)
Abus
Par stef | il y a 9 mois
J'ai l'impression d'avoir déjà vécu cela! C'est ton talent qui fait ça? En tout cas bravo! Je ne suis pas sûr qu'aérer le texte pourrait si bien reproduire cet effet d'attente, même si le lecteur ne demande que ça. Pour ma part j'aurais plutôt retravaillé les trois lignes de la fin pour les rendre plus... je ne sais pas.
Abus