Loin de l'Afriques

miro

                                                

J’ai longtemps été de ce coin échappé à la brousse, de ce morceau de terre ocre entre le fleuve et la forêt. J’ai longtemps été le fils de mon père et l’enfant des femmes de ce village-là. En pilant le mil sur l’aire empoussiérée ou battant le linge sur la rive,  elles ramassaient le maladroit  et fessaient l’insolent sans chercher à savoir de quel ventre il était sorti. Longtemps  j’ ai cru que le monde s’arrêtait sur l’autre rive et que l’enfer commençait au-delà du baobab foudroyé. Ainsi ai-je été un enfant heureux, respectueux de ses ancêtres et confiant en l’avenir.

Un jour, dans la lumière déclinante, un homme est apparu derrière le baobab. Nous avons couru chercher le chef pour qu’il chasse l’intrus mais, au lieu de cela, il le salua avec la plus extrême déférence et le conduisit dans sa case. Le lendemain, l’homme nous rassembla et nous annonça qu’une école allait être construite. Ainsi, dit-il, tous les enfants du village pourraient apprendre à lire, à écrire, et beaucoup d’autres choses qui, fit remarquer mon père, ne feraient pas tomber les poissons dans les filets ni les oiseaux dans les gibecières. Le chef prit mal la chose et répliqua qu’on ne pouvait continuer à vivre comme des sauvages et que, pour isolé qu’il soit, notre village faisait partie de la Nation et que la Nation avait le souci de donner une éducation à tous ses Enfants.

J’appris ainsi que j’étais frère de gens que j’ignorais et qui vivaient au-delà du fleuve et au-delà de la forêt. J’appris qu’un Grand Président nous protégeait, dont il fallait saluer le portrait accroché aux murs de la salle de classe. J’appris qu’il me fallait être prêt à me battre et même à mourir si la Patrie était en danger.

J’appris ces mots : Nation, Patrie, Président. J’appris que j’étais d’un Pays.

 Bientôt je sus lire, écrire et toutes ces choses dont le Chef avait parlé. Je n’avais plus beaucoup de temps pour suivre mon père : je préférais rester le nez dans mes livres plutôt qu’aller poser les pièges et tendre les filets. Je devins passionné de géographie. Je pus mettre mon doigt sur la planisphère et dire : là est mon pays. Je découvris les frontières. J’appris que j’étais d’un Continent.

 J’avançais mes études. L’histoire m’ouvrit les bras. Non pas l’histoire  que racontait le griot et qui disait les exploits des ancêtres, les chasses magnifiques et les pêches miraculeuses mais la Grande Histoire , celle qui avait jeté sur les côtes des hommes blancs et embarqué sur les bateaux des hommes noirs. Je compris d’où venaient mes colères et ma mélancolie. J’appris que j’étais d’un Peuple.

 Je trouvai encore dans les livres bien des choses que le maître n’enseignait pas : la misère, les maladies, le racisme, la corruption. Je grandissais et grandissait en moi le projet de consacrer ma vie à mon Pays, mon Continent, mon Peuple. Je préparais mon discours : Frères de couleur, après tant d’années de servitude, nous voici enfin unis, si différents, si semblables… Des larmes me venaient aux yeux : l’avenir m’attendait, de l’autre côté de la rive, au-delà du baobab foudroyé.

 

Ils sont arrivés comme diables sortis de l’enfer. Ils ont violé les femmes, tué les hommes, découpé à la machette les enfants. Ils nous ont traités de chiens, de race maudite, de frères du bâtard qui s’était cru président et n’était plus qu’une charogne puante livrée aux chacals.

 J’ai réussi à m’enfuir dans la forêt avec quelques autres. Je ne saurais dire combien de temps j’ai marché, affamé, tremblant de fièvre et de peur. Je ne saurais dire ce qu’il advenu de mes camarades.  Un jour,  je me suis retrouvé au bord d’un fleuve. Notre fleuve peut-être. J’ai réussi à passer sur l’autre rive et je l’ai suivie, comme on suit sa mère. J’ai marché, marché à devenir le sol sur lequel se posaient mes pieds, les pierres qui s’incrustaient dans ma chair,  les racines qui déchiraient ma peau.  Je marchais la nuit et le jour, je me cachais. J’ai fini par arriver dans un port. Un drapeau flottait, que je ne connaissais pas. Un énorme bateau était à quai, autour duquel des hommes s’affairaient. Je me suis mêlé à eux et, parvenu sur le pont, je me suis glissé dans la cale, entre deux caisses. Je ne sais comment je suis resté en vie, à compter les jours et les jours puis ne plus pouvoir compter ;   ni comment je me suis retrouvé sur un autre quai  et enfin dans un train  qui m’a conduit à cette ville. J’ai demandé l’asile. On me l’a refusé : mon récit, à ce qu’ils ont dit, manquait de précision.

Aujourd’hui, je suis installé sur la petite place entre la rue Edouard-Vaillant et la rue Gagarine. Je suis SDF, clandestin, tuberculeux. Les gens sont plutôt gentils avec moi : ils me donnent de quoi ne pas  crever ; enfin, pas tout de suite… J’ai même pu acheter un Atlas. Ils trouvent ça pittoresque, les passants : un pauvre noir, assis sur un bout de trottoir, qui parle à un Atlas grand ouvert sur ses genoux.

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