"Qu'est-ce qu'il fout dans la douche, le siège du piano ?"

Xavier Reusser

L'air était plus frais sur le seuil. Il restait là, en caleçon, à profiter de la brise nocturne et du chant des rossignols, et à tirer doucement sur la cigarette. Ils avaient fait l'amour intensément, à grandes goulées, lentes et profondes, joui plusieurs fois et de plus en plus fort, comme s'ils se connaissaient toujours plus intimement au fur et à mesure. Il s'était senti en phase avec l'univers et tentait à présent de prolonger la sensation.


Elle dormait à l'intérieur. Dans le jardin flottaient encore quelques volants de sa robe, qui s'étaient détachés sous la pluie lorsqu'il l'avait portée en courant de la voiture à la maison deux heures plus tôt. Mariage plus vieux, mariage heureux. Il y croyait. Ça n'allait pas radicalement changer leur vie de toute façon. Vingt ans côte à côte, une fille de dix-neuf ans, le caractère de sa mère et le visage de son père. Vingt ans et toujours plus de projets et d'envies que de temps et d'argent pour les réaliser. Vingt ans et beaucoup de peines, mais plus de joies encore. Vingt ans mais depuis toujours unis, depuis toujours inconscients, depuis toujours enthousiastes.


Elle l'appela. De l'extérieur, sa voix lui parut mal assurée, un peu tremblante. Sûrement un mauvais rêve, de ceux du premier sommeil, qui succèdent aux journées trop pleines d'émotions.


Il rentra.


Dans la semi-obscurité de la chambre, elle lui tournait le dos, assise sur le lit, légèrement voûtée. Elle portait toujours ce même vieux t-shirt pour dormir, troué et délavé, qu'elle avait déjà au matin de leur première nuit.


« Tout va bien mon amour ? »


Elle tourna la tête dans sa direction, son profil découpé par l'éclat de la lune à travers la fenêtre ouverte. La pénombre rallongeait son nez et faisait tressaillir son menton lorsqu'elle répondit :


« Oui, je me suis réveillée, tu n'étais pas là, je me suis inquiétée, c'est tout. Tu pourrais m'apporter un verre d'eau, s'il te plaît ? J'ai oublié de le prendre en me couchant. »


En passant devant la salle de bains, il s'aperçut qu'elle avait posé le fauteuil du piano, un vieux tabouret en bois, en plein milieu de la cabine de douche.


« Qu'est-ce qu'il fout dans la douche, le siège du piano ?»


Il revint de la cuisine sans qu'elle eût répondu.


Elle lui tendit faiblement le bras pour attraper le verre. Elle avait maigri. Sa peau plissait sous le coude et sa main peinait à contenir ses doigts. Elle but bruyamment et lui rendit le verre.


Il se coucha à côté d'elle et par habitude jeta un coup d'œil au réveil sur la table de nuit. Son regard fut attiré par un cadre qu'il ne connaissait pas. La photo semblait récente et montrait leur fille qui posait, souriante, un verre dans une main, une cigarette dans l'autre, devant la maison. Quelque chose clochait pourtant et il lui fallut allumer la lumière pour réaliser que le mûrier devant la fenêtre du salon, celui contre lequel il venait tout juste d'écraser sa cigarette, avait disparu.


Sans quitter la photo des yeux, il dit :

« Elle est incroyable cette photo... 

- Oui, c'est fou, c'est vraiment le portrait de sa mère ! »


Il se retourna lentement vers son épouse, pour être sûr...


Allongé sur le flanc, son corps ne se devinait pas sous les draps. Une main tachée était sagement posée sur la couverture, l'autre sous sa tête. Leurs regards se croisèrent. Elle était belle. Ses cheveux blanchis s'étalaient sur l'oreiller. Ses traits s'étaient épaissis, ses pommettes creusées, les rides sillonnaient son visage et convergeaient vers ses yeux, maintenant adoucis, dilués comme une ancienne aquarelle. Elle avait pourtant le même regard doux et fataliste que lors de leur première nuit, comme si elle savait déjà alors tout ce qui suivrait.


Une immense lassitude l'envahit. Il la prit dans ses bras.


La gorge nouée, il lui demanda en essayant de contrôler le tremblement de sa voix :

« Tu m'aimes encore, après toutes ces années ?

- Plus encore après toutes ces années ! Tu as pris quelques kilos et un paquet de rides, perdu pas mal de cheveux, mais c'est toujours toi, toi et moi, depuis toujours... Comme si tu ne le savais pas !

- C'est passé vite quand même... »

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