Quoi qu'il arrive...

aren_seondi

Quoi qu'il arrive, le soleil se lève…

 

La nuit était tombée depuis un moment déjà et la pénombre dominait la pièce. La fenêtre était ouverte et laissait une douce brise s'y engouffrer et faire voleter les rideaux de soie. Un jeune homme était étendu sur son lit, le bras droit recouvrant ses yeux. Il était vêtu d'une tunique de soie blanche brodée de fils d'or. Sa poitrine se soulevait lentement au rythme de sa respiration. Il n'y avait pas âme qui vive à part la sienne dans la chambre. Les objets, tous conçus de bois, d'or ou d'argent, renvoyaient la lumière de la lune qui s'attardait dans le ciel lointain. C'était une nuit paisible. Un soir d'été comme on n'en vit que quelques fois dans sa vie.

            L'esprit du jeune homme tourbillonnait de pensées, de souvenirs heureux et tristes. Il repensait à sa vie. A tout ce qui l'avait amené à cette situation. Il se redressa, quitta son lit, fit quelques pas vers le miroir orné de diamants qui ne reflétait que son ombre et le brisa d'un coup de poing. La glace se brisa et s'incrusta dans sa chair. Il l'observa sans trahir la douleur qui commençait à l'envahir. Cela n'a pas d'importance, se dit-il. Rien n'a plus d'importance. Toute sa vie il avait adopté une ligne de conduite parfaite. Il avait réussi à se faire aimer de tous. Pourtant, cela n'avait plus d'importance.

            Que le ciel m'entende, je n'abandonnerai personne. Je ferai mon devoir quoi qu'il arrive. Il enleva les débris du miroir de son poing qu'il serrait toujours aussi fort. Pourquoi ne puis-je vivre ma vie comme je l'entends ?

Il regarda la lune. Il s'adressa à elle comme si elle était l'émissaire des divinités célestes. « Regardez-moi, oui, regardez-moi. Bientôt je ne serai plus. Mon destin va bientôt s'accomplir… » Il baissa les yeux sur le sol. Le sang avait tâché le tapis de lin blanc. « J'aimerais seulement la revoir une dernière fois, susurra-t-il. L'étreindre dans mes bras, sentir son parfum qui m'est si familier et me laisser bercer par sa voix, une dernière fois. Une dernière fois… »

            Le silence fut brisé quand quelqu'un frappa à la porte. N'entendant pas de réponse, la personne entrouvrit la porte et passa la tête dans l'interstice.

-      Vous pouvez entrer, Christian, dit le jeune homme.

Christian était un homme assez âgé. Il portait la tenue traditionnelle des hommes de main – rouge sombre, pour que le sang de leurs victimes passe inaperçu.

-      Vous voulez que j'allume les bougies ?

Sa voix était aussi grave que celle d'un vieux sage.

-      Non, un mort n'a pas besoin de lumière.

Christian s'approcha du jeune homme qui faisait toujours face à la fenêtre.

-      Je vais vous aider à mettre votre armure, dit-il.

Il saisit le plastron blanc et or qui était posé, avec le reste de l'armure, sur un mannequin de bois et commença à en équiper le jeune homme. Il tira fort sur les lanières de cuir ce qui lui coupa un instant la respiration.

-      Ce serait si simple, Christian.

-      Quoi donc, mon prince ?

-     Je pourrais fuir… J'ai escaladé les façades du palais tant de fois déjà.

-     Fuir ? interrogea l'homme de main. Mon prince, vous ne fuiriez jamais vos responsabilités. Dites-moi quel est votre tourment ?

Le prince se détourna de la lune qui continuait et continuerait sa course pendant des milliers de siècles encore et riva son regard bleu dans celui bien dur de son vieil ami. Celui-ci arrêta de lacer la protection qu'il venait de placer sur l'avant-bras du prince et observa ses yeux embués de larmes.

-     Je voudrais la revoir, Christian, une dernière fois. Juste une dernière fois…

Il reporta son regard sur la lune.

-      Dans quelques jours elle apprendra la nouvelle, continua-t-il. Et je ne lui appartiendrai plus…

-      Au contraire mon prince, vous lui appartiendrez à tout jamais. Le monde est tel que rien n'est éternel. Rien hormis le souvenir des personnes qui nous sont chères et l'amour qui brûle dans leurs cœurs.

L'homme qui avait terminé d'équiper le prince, fit quelques pas et se dressa en face de lui. Ils se fixèrent du regard.

-      Vous, mon prince, vous serez éternel.

Il posa une main amicale sur son épaule, le regarda avec compassion un instant et sortit de la pièce. Le prince resta seul. Il s'avança vers la fenêtre pour continuer d'observer la course de la lune.

«  Cieux, destin, je vous hais ! Tous ! cria-t-il. Vous savez que je ne peux abandonner le peuple ! Vous savez que je ne peux pas fuir ! Pourquoi ?!? Pourquoi… moi… »

 

 

Mon amour,

 

Le ciel, le destin, je n'y entends rien. Je me dois d'accomplir mon devoir. Il n'y a aucune échappatoire. Demain je ne serai plus. Je mourrai pour éviter l'anéantissement de notre peuple. Cet ennemi est beaucoup trop puissant. Il a exigé une partie de nos terres et ma vie en échange d'un traité de paix. Le roi, mon père, a accepté cette condition. Je ne l'en blâme pas, il a fait son devoir. Tout comme je ferai le mien. Demain je mourrai pour le peuple. Mais surtout pour toi, ma tendre Anya. Il serait si simple de fuir mais cela m'est impossible. Quoi qu'il arrive, le soleil se lève, ne l'oublie jamais et si par ma mort je peux empêcher la tienne, alors je mourrai.

J'ai peur de ce qui m'attend après ma mort. Il est tant de choses que j'aurais voulu accomplir. Vis ta vie pleinement, comme tu l'as toujours voulu. Pour moi. Il me faut te quitter à présent car le soleil se lève. J'aurais voulu passer mes derniers instants auprès de toi mais sache que je serai à jamais tien…

 

 

                                                                                                             A jamais,

Ton Prince

 

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