Traffic jam

jireoparadi

80% d'humidité et des millions de volts qui se sont concentrés sur le quartier des Grands Boulevards...

« Ah putain trop forte ton imitation de Stallone ! Je peux me la garder pour ma prochaine réu ? »

« Dis moi Jérôme, complètement hors entretien, tu devrais changer de costard ! Ça colle pas bien le Cerutti avec putain de cadres. »

 

Mmouais…

19H00, je suis à la bourre.

J'ai quitté mon bureau il y a une dizaine de minute. La rue Lafayette est saturée.

Il doit faire 37°, 80% d'humidité et des millions de volts qui se sont concentrés sur le quartier des Grands Boulevards. Une copine m'a conseillé Prontalgine/Coca, ça a l'air de fonctionner. Mon téléphone affiche un appel entrant Christophe.

— Salut 

— Ah ben quand même ! ? Ça va ? Toujours amoureux ?

— Ouais, tais toi ! A moins qu'elles soient sensibles au style  Jim Stark je suis définitivement foutu pour le mariage. Ça va toi ? 

— Génial, j'ai signé aujourd'hui un projet que je bosse depuis 3 mois et sur lequel j'avais l'impression que mon boss commençait à se tendre, du coup je pars en Azerbaïdjan dans 10 jours et c'est mail dans toute la boite, la star du moment c'est moi.

Sacré Christophe ! Oubliées les semaines de stress qu'il vient de se payer...

— Tant mieux, mais l'important c'est que toi tu sois content de toi non ? 

— Oui, oui, bien sûr mais quand même, je pense vraiment qu'il veut investir sur moi, quand je vois ce qu'il me raconte sur les autres journalistes, je sens vraiment qu'il me fait confiance tu vois ? 

— Hmmm… Ouais, j'en sais rien, je ne le connais pas ton boss, tant mieux pour toi si tu te sens bien. Moi en tout cas, à chaque fois que qu'un de mes boss, collègue, bref,  pas un intime, dénigre devant moi, je me demande toujours ce qu'il dit de moi quand j'ai fermé sa porte. 

— Ouais. T'as raison c'est pas top. Tu fais quoi ce soir ? 

Bon ce n'est manifestement pas le moment pour parler. D'autre chose que de filles en tout cas. Pourquoi mes potes ont ils tellement de mal à ça ? Faut-il toujours quelques unités d'alcool dans notre sang à nous les hommes pour que nous y arrivions ? Nous agitons nos écuelles et nos tamis dans une flotte trouble, y puisons des poches d'oxygène, percevons quelques scintillements, mais jamais, jamais, jamais,  nous ne touchons l'OR. La téquila pour nous, le Bombay Sapphire Gin pour Agnès, qui est ma mère, sert juste nos peurs, notre égo, le glam de nos confessions, ou leur justification.

C'est déjà ça...

— J'ai rendez-vous chez Hassan.

— Yes ! 

— Avec Alice. 

— Ah ! …/… Ça fait un bail... Comment va t'elle ? 

— Quand je l'ai eu ce matin,... Bien... Mais tu sais...

— Merde, je dois te laisser. On s'appelle demain. Eh super la soirée de jeudi soir non ???? Allez bises.

On se laisse donc.

Je suis presque arrivé à Barbès et pour le moment j'ai toujours un mal de chien.

J'envisage de ne pas aller déjeuner chez les parents dimanche, je crois n'avoir besoin que de repos, de bouillon de poule et de lecture sous la couette. Faut que je trouve une excuse à servir à maman. Mais je sais que si je l'appelle je vais avoir droit à son envie de me voir, que je lui manque, que ce n'est pas pareil quand je ne suis pas là, que ça fait tellement longtemps qu'on ne t'a pas vu, que mon frère apporte du caviar qu'il a rapporté de son dernier congrès en Russie, que je n'ai qu'à pas rester longtemps.... Oui bon ok maman, peut-être... Bon je ne te promets rien mais je verrai comment je suis... Bon je te rappelle, d'accord ?

Et merde...

Je cherche mes clopes sur le siège passager. Un texto. Je ne reconnais pas le numéro.

Merci pour votre message. Moi aussi j'ai apprécié cette rencontre. Tout n'est pas si mauvais dans le monde de la com. Ravie à l'idée d'un Kfé. Take care,

Victoire

 

J'ouvre la fenêtre.

Attrape doucement mon paquet de clopes.

Mon Zippo.

Met une cigarette aux lèvres.

Approche le Zippo.

Met la musique. Marianne Faithfull. L'éteint.

Allume le briquet. Ma clope. Aspire une grande bouffée.

Recrache la fumée.

Et laisse aller mon cœur qui bat, profite de ce moment, rayonnant de lumière, rempli de grâce et d'amour pour mes frères, parisiens, provinciaux, français, étrangers, mon père même, plein de gratitude pour cet embouteillage qui me permet de fumer fenêtre ouverte, je sais que ça ne va pas durer… Je suis immortel.

Je reconnecte à de vieilles images, les bras de ma mère au milieu des coussins du salon, une nuit en colo et le visage d'Esther F, une fille d'une autre paroisse, nous nous étions retrouvés à quelques uns dans cette grange pour prolonger la soirée, discuter, fumer, chanter doucement, puis quelques uns étaient partis, 2 ou 3 s'étaient endormis, il ne restait plus qu'elle et moi, la lumière de la lune dans la grange, les murmures des autres scouts derrière, sa main dans la mienne, confiance, mots d'amour, l'odeur de la paille et de la nuit, nos cheveux qui se touchent... Le matin et les autres qui ne doivent rien voir, les yeux dans notre bol de café pour ne pas croiser ceux du pasteur, la dernière journée de randonnée, je n'avais pas arrêté de me retourner, elle regardait le paysage, me souriait, un baiser maladroit à l'arrivée de nos parents, on avait échangé nos chèches, nos adresses, « Bon, ben… Au prochain week-end alors… »...

Je n'ai jamais revu Esther F, ne sait pas ce qu'elle est devenue. Probablement Esther B, ou G,

Ou F...

En tout cas, elle ne fréquente pas les réseaux sociaux.

 

Je l'ai cherché pendant 15 ans.

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