Un regard de Braise

sybsylvie

Un regard de braise

 

Je me suis réveillée barbouillée, j’ai des nausées, pourtant je dois être en forme j’accompagne mon père chez un éleveur de chevaux.  Depuis toute petite je vis avec eux, papa est entraîneur de trotteurs.  

Un couple de riche propriétaire veut acheter un cheval pour les courses de trot monté.  Papa est très professionnel, je l’admire, il a de la patiente avec les chevaux,  il arrive, avec beaucoup de travail à faire des merveilles.  C’est les vacances et je peux l’accompagner, que du bonheur de voir les poulinières et leur petite famille.  Parfois c’est trois générations qui sont visibles chez l’éleveur. 

En soirée j’ai épluché le livre des étalons, j’ai regardé les lignées, analysés leurs performances aux tests, et regardé à la loupe leurs résultats en courses.  

Un cheval de quatre ans vient de gagner le critérium, il accumule les prix, c’est comme on dit dans le milieu «  un crack ».  Pourtant lorsqu’on voit ce cheval, il est moche et  a un caractère de cochon.  Les acheteurs se ruent littéralement sur les poulains frère, demi-frère, ou sœur de cette vedette.

 

Un gros 4X4 gris arrive dans la cour.  Monsieur Spencer Jean-Marc et son épouse arrivent : « Bonjour Monsieur Bones, alors en forme pour aller choisir mon futur champion ? » Papa paraît d’accord, mais je le connais bien et je peux percevoir une petite angoisse.

Nous nous dirigeons vers l’élevage, après 15 minutes nous arrivons sur place.  C’est une ferme en carré, la maison est face à l’entrée, les boxes et les étables sur les côtés, et à l’arrière une étendue infinie d’herbes.   Sur une partie de la prairie, une piste à été dessinée.

 A l’arrière, à l’écart des regards, les poulinières chouchoutent leur poulain de l’année. 

A notre arrivée une grande partie des chevaux sortent leur tête et scrutent le spectacle. 

Eric, l’éleveur arrive à peine quand les futurs acheteurs lui disent : « Bonjour Monsieur Vanhoven, avez-vous une descendance  de Carlino. »

Eric nous emmène voir cette fameuse lignée tout en précisant que la maman du « fameux crack de 4 ans » est à l’arrière et qu’on pourra les admirer, elle et son poulain né il y a quelques semaines.

Papa leur signifie que Carlino, le papa tant convoité,  a sorti un crack comme on dit dans le milieu mais beaucoup d’autres de ses descendances ne sont pas en course. 

Avant de pouvoir accéder aux monde des courses, le cheval doit réussir « ces tests » il s’agit d’une épreuve chronométrée en fonction de son âge, et sans cette réussite, il ne peut prétendre à une carrière.

Les futurs acheteurs semblent ne rien vouloir entendre.  Ils sont butés sur le fait qu’ils veulent juste une descendance, la plus proche possible, de cette vedette du critérium des quatre ans. Et tout ce qu’on peut leur dire, ils s’en fichent.

Les chevaux regardent, hennissent, s’agitent, on aurait pu croire qu’ils savaient ce qui se passaient et qu’ils voulaient être choisis. Mais pas de chance pour cette fois, le sentimental ne marchera pas, si on n’est pas le fils ou la fille de…, on n’a aucune chance. 

Je les observais de loin, et je n’aimais pas cette façon d’acheter un cheval.  J’en avais déjà vu des acheteurs, mais comme ceux là jamais.

Eric sortait Witza une pouliche de 2 ans, elle est très belle, une super encolure, une grâce.  Papa propose de l’atteler pour voir ces allures en courses et avoir une idée de son chrono.

Les acheteurs s’écrient en cœur : « c’est une jument et on aurait voulu un étalon, et vous en avez d’autres ? »

Avec un peu d’humour, Eric leur répond : « Vous savez une poulinière ne fait qu’un poulain par an » puis il ajouta : j’ai encore le poulain de l’année d’avant c’est un V.

La première lettre du nom détermine l’année de naissance du cheval. Celui-ci a déjà 3 ans mais n’a pas encore été proposé aux tests.

On se dirige vers un boxe de l’autre côté de la cour, le cheval est dans le coin, il semble se cacher pour ne pas être choisi.  Papa entre, lui passe une corde et le sort.  Il est trop beau, un bai clair, grand, très musclé, l’idéal pour les courses au trot monté.  Il est peine sorti que la femme de l’acheteur s’écrie : « ahhh ouiii c’est bon on le prend » 

Je regardais, j’étais outrée de ce comportement.  Papa qui habituellement a de la répartie, reste sans voix.  Volny me jette un regard, et je perçois qu’il n’apprécie pas non plus ce qui se passe.

Monsieur Spencer s’adresse à mon père en lui disant qu’il peut préparer les documents pour le contrat d’entraînement.  Ils n’ont même pas encore acheté le cheval.  L’éleveur est également surpris par ce qui se passe et intervient en disant : « Nous pourrions commencer par négocier le prix du cheval »  aussitôt les futurs acheteurs précisent : « N’importe quel prix, nous le voulons », le monsieur sort son chéquier, et sans même se diriger vers le bureau, lui demande le prix.  Eric précise que ce cheval a pris de la valeur depuis que son frère à gagner le critérium.

Papa me confie le cheval, va chercher les contrats dans la voiture.  Volny me regarde avec des yeux tellement tristes que je suis toute bouleversée et que j’ai même les larmes aux yeux.  J’essaye de le rassurer en lui disant que je lui tiendrais compagnie, puisqu’il va venir vivre chez nous maintenant.  Son regard se fige et j’ai l’impression qu’il me comprend et qu’il est rassuré. 

Après quelques minutes le couple sort du bureau, aucun regard vers le cheval, aucun signe d’affection, ils remontent dans leur jeep et disparaissent très vite.

Papa revient vers moi et me demande de m’occuper de Volny, lui donner quelques carottes et le rentrer.  Je compris qu’il s’agissait d’une friandise pour le réconforter.  Puis papa s’adressa au cheval et lui dit : « reposes-toi bien, demain fini les vacances, on commence les choses sérieuses »

Eric nous propose de venir prendre un café, les deux hommes parlent encore et encore des courses, des résultats.  Mais la conversation revenait souvent sur cette  façon d’acheter un cheval. 

Cependant les deux hommes étaient content car Volny commençait à être un vieux cheval, pour le monde des courses,  3 ans il n’avait pas encore était proposé aux tests, de plus il l’avait vendu un prix inespéré.

Le lendemain on revenait avec le camion pour amener Volny dans sa nouvelle demeure.  Il n’était pas très emballé de quitter son habitation et très lentement me suivait et montait pas à pas dans le camion.  C’est un cheval calme, zen, super gentil.

Papa l’installa dans un boxe où il pouvait apercevoir d’autres chevaux pour ne pas le perturber d’avantage.  La ration de nourriture avait pour le premier jour un peu plus d’avoine pour lui donner de l’énergie pour l’entrainement.  Dès demain 5h papa commence les entrainements et c’est lui qui debute la journée.  Tout d’abord échauffement et puis la fameuse épreuve du chrono pour définir ces possibilités.

Dans l’après-midi après avoir fait travailler d’autres chevaux, j’allais faire un petit coucou à notre nouveau pensionnaire.  Dès qu’il me sentait approcher, il sorti la tête de son boxe et hennissait pour montrer qu’il était là. Il semblait si heureux de me voir.  Directement il venait blottir sa tête contre la mienne, j’ai d’ailleurs eu  un moment de recul car papa ne veut pas que j’ai trop infinité avec les chevaux de courses car lorsqu’ils partent pour un autre entraîneur ou qu’ils terminent leur carrière, je suis forcément triste.  Il avait eu lui-même la mauvaise expérience de s’attacher un peu trop à un cheval, et il en avait beaucoup souffert.

J’expliquais à mon nouveau compagnon que je m’occuperai de lui mais qu’on ne devait pas trop s’attacher l’un à l’autre.  Il me fit un clin d’œil.  Je rigolais et répondais de la même manière.  Je lui disais : « allez mon grand demain tu vas travailler avec papa, ce ne sera pas facile, mais si tu fais bien ton travail, tu verras comment tu vas évoluer. »  Il ne réagit pas à cette annonce. 

Le lendemain je travaillais un cheval de 2 ans et papa travaillais Volny, sa carrure et sa force lui donnait une grande endurance, mais lorsqu’on testait la vitesse, il y avait de petits soucis.  Il allait beaucoup moins vite qu’un cheval de 2 ans et pour pouvoir accéder aux courses il devra obligatoirement améliorer son chrono.

En fin d’après-midi on remplissait les fiches techniques des différents chevaux travaillés ce jour.  Sur ce document on avait le nom, la date de naissance, les origines le père, et la mère, le nom de l’éleveur, le nom du propriétaire.  Mais aussi sa nourriture, ses vitamines, ses différents chronos, son programme d’entrainement et aussi son programme des courses ou des tests.  On constatait que la tâche pour Volny n’allait pas être simple car il n’était pas rapide. 

Papa ne se  décourageait pas,  il avait 1 mois pour le travailler.

Les jours s’enchaînaient et Volny travaillait mais n’était pas réellement plus rapide.  Le test est prévu pour ce vendredi, toute cette semaine papa fera le déplacement vers le champ de course pour le tester en situation réelle.  Son chrono approche et parfois est dans la fourchette tolérée.  Papa reste confiant.

Vendredi, nous arrivons au champ de courses, papa doit faire passer les tests à 3 chevaux.  Le propriétaire de la jument de 2 ans vient nous saluer, mais surtout viens encourager son cheval, pendant plusieurs minutes, les deux complices se parlent, se caressent.

 La femme du propriétaire de l’étalon arrive à son tour en compagnie d’un joker car celui-ci passe son test au trot monté.  Mais pour Volny personne ne vient, les propriétaires ont téléphonés ce matin et on demandés à papa de les prévenir quand le test sera terminé. Je suis triste de cette façon d’agir, mais Eric l’éleveur est là, il vient toujours voir ces poulains lorsqu’ils passent leur test, c’est comme il dit : «  ces fils ou ces filles. » Volny sort son nez, et regarde, il cherche un regard, il paraît triste de voir la complicité des autres propriétaires avec leur cheval.  Tout à coup son regard noir se pose sur moi, et comme un aimant m’attire à lui.

Je viens le caresser et le rassurer, je lui dis que le test n’est qu’un vulgaire bout de papier et qu’il ne doit pas se tracasser.  Juste courir et accélérer comme à l’entraînement.  Il frotte sa tête contre la mienne et me fait son éternel clin d’œil.  Pas le temps de s’éterniser qu’il est déjà l’heure de préparer la jument pour le test.  Papa est confiant, voilà le départ est donné et 1 minute 40 plus tard, le résultat tombe.  Test réussi.  Les propriétaires, papa, et certaines connaissances sont fiers et applaudissent. 

L’étalon passe son test au trot monté, et là aussi c’est une réussite.  Je n’ai pas pu le voir car je devais préparer Volny pour le sien, je l’emmène au paddock où papa m’attend.  Le départ est donné Volny semble très bien, il tient la cadence, dernier tournant et là accélération jusque la ligne d’arrivée.  Et là ….. Grande déception le test d’aptitude est raté pour cette fois, il nous manque que 3 dixième de  secondes …

Lorsque le cheval arrive face à moi il semble anéanti.  Papa reste sur le sulky jusqu’au boxe, on dirait qu’il accompagne son élève jusqu’au bout pour le rassurer.  Il me dit : « ce sera pour la prochaine fois »  Il dételle le cheval, le douche, et le frictionne pour qu’il ne prenne pas froid.

Alors que papa s’éclipse pour prévenir les propriétaires,  j’en profite pour parler un peu avec Volny.  Qu’est ce qu’il était déçu, je pouvais entendre ces pensées.  Il me disait : « voilà ma carrière se termine et elle n’a pas encore commencé. Je savais que je n’étais pas fait pour les courses, si seulement mon frère n’allait pas si vite. » Cette dernière remarque me fit particulièrement rire, et même lui se décrispa et me regardait.  On se blottissait l’un contre l’autre et je pouvais entendre les battements de son cœur, son stress était encore bien présent.

Papa revient en compagnie d’Eric, mais aussi des propriétaires qui congratulent à nouveau leur champion avant le retour à l’écurie. Les chevaux sont dans le camion, nous reprenons la route.  Papa est très silencieux, et en une seule fois me dit : « Les propriétaires de volny ont décidé de changer d’entraîneur » Je suis à peine surprise, mais j’ai peur pour son avenir. 

Les chevaux sont rentrés, on fait un détour par le bureau pour encoder les chronos et classer le document reçu dans les fiches signalétiques.

 

Papa reste dans le même état de silence, il me semble si soucieux de l’échec de ce nouveau pensionnaire, il me demande de me lever vers 7h demain et me précise qu’il n’est pas nécessaire de se lever plus tôt car il y a moins de travail demain.  Ensuite il ajoute : « Pourras-tu préparer Volny pour son départ chez Monsieur Vanderverck »

Toute la nuit j’ai fait des cauchemars, je voyais Volny mal entretenu, très faible.  A mon réveil j’en étais encore toute retournée. 

Ce nouvel entraîneur a la réputation de prendre des chevaux faciles, qui ne demandent pas beaucoup de travail, si le cheval ne satisfait pas, il s’en débarrasse. 

Je sortais et déjà il y avait un très beau soleil, j’arrivais dans la cour, tout était calme, pas un bruit.  L’atmosphère était comparable à celui d’un enterrement, les chevaux étaient tous au fond de leur logement, aucun ne sortaient la tête.  J’approchais maintenant du compartiment de Volny.  Le spectacle que je voyais en arrivant, me faisait trop mal, il était couché dans le coin, la tête tournée vers le mur.  Je criais d’un coup : « Volny debout », et là il tourna la tête et se leva doucement.  J’ai eu si peur qu’il soit…  qu’il soit mort.  Je rentrais à toute hâte, je prenais sa tête dans mes bras, ses yeux étaient tristes.  Et là j’entendais : « Je ne veux pas partir, ils vont me mettre à l’abattoir, je ne suis pas né comme mon frère.  Lui il n’a pas de cœur, aucun sentiment, tout ce qui l’intéresse c’est la gloire.  Moi au contraire j’aime les gens, j’ai beaucoup à leur donner, mais je n’aime pas la compétition. » 

Je me retournais, je regardais si quelqu’un était dehors, je me disais : « ma pauvre fille, tu deviens folle » et soudain : « Non tu n’es pas folle, tu peux entendre mes pensées et je le sais »  Je vous avoue qu’à ce moment là je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.  Je sortais Volny pour le préparer, et à nouveau : « Ne refoule pas cette chose, tu ne sais pas la chance que tu as de pouvoir parler aux animaux, et eux d’être entendu par un humain. » 

Je décidais donc t’entamer cette conversation quelque peu inattendue.

Je ne savais pas comment commencer, quoi lui dire, comprendrait-il tout ce que je disais, y-a-t-il une façon spéciale de parler aux chevaux…  J’étais quelque peu dépourvue.  Pareil chose ne s’était jamais produite.  Je tremblais, je cherchais désespérément dans ma tête les bons mots, et rien ne sortait.  Je commençais à le brosser, et au moment où j’insistais sur sa colonne vertébrale, « Ouiii j’adore, je vais te faire une confidence, j’ai 3 ans et personne ne m’a jamais brossé le dos comme toi, ta façon de faire me redonne de l’énergie, tu communiques tellement de choses, et maintenant tu m’entends »  Je lui répondais alors que j’étais très honorée d’entendre ces belles paroles.  Aussitôt une réflexion de papa me revenait en tête : « Ne t’attache pas, car tu peux en souffrir énormément » 

J’avais mal au ventre, je ne savais plus quoi penser. Je décidais alors de faire semblant de ne pas l’entendre, Volny peu à peu avais le regard fermé et sombre et un grand silence avait pris place.  J’allumais mon mp3, et une chanson de circonstance de Jean Jacques Goldman passait.  Etais-ce un signe.

L’approche de papa, me ramenait à la réalité.  Le nouvel entraîneur arrivait dans une dizaine de minutes.  Les larmes me montaient mais j’arrivais à contrôler, je déposais un tendre bisou sur le naseau du cheval, ma gorge était nouée, je serrais sa crinière très fort dans ma main.  Puis lentement je détachais la corde et doucement ma hanche contre son épaule nous nous dirigions vers le parking.  Le nouveau compagnon de route de Volny était en compagnie dans le bureau pour récupérer les documents personnels du cheval.  Quelques pas sur la rampe du camion, et il trébucha, il me jeta un regard d’excuse.  Au fond du camion, il s’installa, résigné, triste, las de tout.  Je m’appuyai contre la paroi du camion, pris le cheval par son cou, je le serrai très fort, et lui dit : « Allez mon grand on se reverra, travaille bien, et j’irai te voir à chaque compétition, je t’aime ».  Le cheval me regardait mais son regard était livide.  « Merci Eloïse, tu es très gentille. Continue le métier avec ton papa, vous formez une équipe exceptionnelle, lui pour sa rigueur, et toi pour ta compréhension et surtout pour ton savoir faire à écouter et à parler aux animaux.  Je n’oublierai jamais ce séjour au paradis.  Maintenant je pars pour l’enfer. »

Des larmes pleins les yeux j’essayais de rassurer mon petit protégé : « Ne dis pas cela, tu verras tout va bien se passer, et puis tu rivaliseras avec les plus grands, t’inquiète tout ira bien »  Je m’éloignais sans me retourner, pour ne pas risquer de croiser son regard.

Je me remettais au travail, alors que j’arrivais sur la piste pour l’entrainement de Wallies en trot monté, je remarquais au loin le camion qui s’éloignait.  Les journées s’enchaînaient, beaucoup de travail depuis que papa venait d’accueillir trois jeunes poulains pour le débourrage.  Je m’occupais des entrainements classiques et lui des jeunes.  Demain c’est journée des courses, il faut alors tout préparer et surtout ne rien oublier.  On profitera de ce déplacement pour travailler deux autres chevaux juste en entrainement.  Le monde des courses avec le regard d’une jeune fille est quelque peu différent, mais j’aime ce milieu, je le connais bien j’y ai toujours vécu. 

Et je m’y sens tellement bien. J’aime aussi, tel un détective, tout voir, tout entendre.  Mais ce que j’entendais aujourd’hui ne m’enchantait pas beaucoup.  Autour du paddock j’avais surpris une conversation concernant Volny et bien entendu, j’avais ouvert grand mes oreilles, et les gens n’étaient pas très confiants.  Je surprenais même un vendeur de chevaux, peu scrupuleux, estimer le poids du cheval en vue d’une vente boucherie comme on dit.   Pas le temps d’en écouter plus, papa vient de m’envoyer un sms, il doit driver lui-même Ulysse dans la troisième course, il l’entraine depuis plus d’un an, mais alors que le driver se préparait pour la course il a eu un malaise, c’est donc Monsieur Bones qui sera sur la ligne de départ.  J’accompagne mon père sur la piste,  nous échangeons un regard complice et il comprend aussitôt que je veux qu’il gagne cette course, le chouchou de quatre ans aura ainsi sa première défaite. 

Je connaissais bien mon père, je savais qu’il avait préparé le cheval pour une éventuelle victoire, mais là, c’est lui qui est  maître de sa course.  A deux cents mètres de la ligne d’arrivée, alors que la course à été menée depuis le début par le champion des 4 ans, papa déboule de l’extérieur, Ulysse fait des enjambées hyper longues, et sur la ligne, bas d’une tête le chouchou.  Au bord de la piste je saute, je crie, je suis en compagnie des propriétaires.  Eric, venait à ma rencontre et me dit : « super ton père, quel driver, quel classe, un pur bonheur » alors que son cheval en tant qu’éleveur vient d’être battu sur le fil.  Aussitôt on courait au centre de la piste pour la fameuse photo du vainqueur.  Papa était rayonnant lui qui travaillait principalement dans l’ombre avait aujourd’hui brillé et surtout avait osé battre le « Crack ». 

Je raccompagnais le cheval.  On connaissait déjà le sujet du journal des courses, un des journalistes était d’ailleurs déjà entrain d’interviewer mon père.  La journée terminée, on rentrait tous à l’écurie, mais sur le chemin du retour, je confiais à papa ce que j’avais entendu au sujet de Volny.  Papa me dit que ce n’était pas le premier cheval qui ne sera pas inscris aux courses.  Il était toujours dans l’euphorie de sa journée, et moi j’étais encore dans une certaine tristesse d’avoir entendu ces propos. 

 

Lundi, réception du journal officiel des courses, les programmes des différentes organisations de la semaine y étaient détaillés, on pouvait voir en première page la victoire de papa.  « Un driver exceptionnel », mon attention fut attirée par les tests de ce vendredi, et Volny faisait partie des participants.

Avant même de lui montrer l’article qui lui était consacré, avant même de le féliciter, je lui montrais la liste des concurrents pour les tests de ce vendredi.  Nous n’avions plus de chevaux à présenter à l’épreuve, et nous ne serions donc pas présents.  Je commençais déjà à cogiter pour trouver une combine pour y aller.  Papa lisait en long et en large les articles du journal, moi je profitais du soleil pour sortir Ariane mon cheval de promenade.  Calmement, sereinement, je me dirigeais vers les Ecuries du Bois, chez Eric.  Je le trouvais sur la piste entrain de travailler un jeune poulain.  Je profitais de l’occasion pour faire quelques tours de piste et la faire travailler un peu.  C’est une ancienne trotteuse et dès qu’elle se retrouve sur une piste de sable, les reflexes reviennent et elle prend une de ces accélération, mais juste un moment car maintenant elle vit une retraite paisible à la maison, avec juste de petites ballades.  Je profitais de l’instant pour parler avec Eric du sort de Volny, il avait entendu les mêmes choses, et était attristé car c’est une très belle bête, avec un caractère exceptionnel.  Je lui confiais que j’avais une complicité exceptionnelle avec ce cheval, que je voulais le récupérer et que j’arriverais à le faire travailler, et qu’il gagnerait lui aussi des courses. Eric restait perplexe, mais m’écoutait très attentivement, il me suggéra de l’accompagner vendredi voir les tests.  Super je n’avais même pas eu à lui demander, la proposition venait de lui, que du bonheur.  Restait maintenant à convaincre papa.  De retour à la maison, papa était entrain de doucher les jeunes recrues.  Je m’occupais d’Ariane, puis commençait à préparer les rations de nourriture pour le souper.  Je racontais ma promenade et surtout la proposition d’Eric. Papa me précisait que lui aussi serait présent,  qu’il voulait voir si le cheval avait été travaillé correctement chez son confrère.  J’osais alors lui redire que j’adorais ce cheval et que j’aurais voulu courir au trot monté avec lui. Que ce type de cheval est idéal pour le trot monté, et que j’avais une très bonne complicité avec lui.

 

Dans son rôle d’entraineur, papa me précisa qu’il était quand même limité et qu’il devrait être beaucoup travaillé pour arriver à un résultat et que malheureusement vu son âge du temps il n’en avait pas beaucoup. 

La nuit de jeudi, je dormais très mal, je rêvais que je devais sauver Volny et tel James Bond, j’échafaudais des plans irréels.

Eric arrivait, on décidait de partir avec sa voiture.  Arrivée sur place, je n’avais qu’une idée trouver le boxe où Volny était.  Je connaissais tout le monde sur les champs de courses, j’allais voir le maître du paddock pour lui soutirer l’information.  Il consultait sa liste et me dit : « aucune réservation pour ce cheval mademoiselle Bones », stupéfaite, j’allais en toute hâte voir papa pour lui dire.  Papa me confirma que Volny devait être dans un camion.  Je cherchais alors le camion de ce fameux entraineur, celui-ci était fermé, et par les petits trous d’aération j’entrevoyais mon petit chouchou.

Je lui dit  tout doucement : « alors mon beau, comment vas-tu c’est moi Eloïse ? » aussitôt le cheval répondit : « Bonjour Eloïse, je vais bien, j’ai pourtant bien travaillé mais je crains que cela ne suffise pas, j’ai surpris une conversation téléphonique où on parlait de ma carrure et du prix boucherie qu’elle représentait » aussitôt je lui rétorquais : «  T’inquiète c’est le milieu des courses, mais aujourd’hui occupes toi juste de ton chrono, pense à ce que papa t’a donné comme conseils, et tout ira bien, je t’adore. »

Je rejoignais les deux hommes, papa me demandais directement si je l’avais trouvé.  Je lui disais qu’il était seul dans un camion fermé, mais que je lui avais parlé et que Volny savait qu’il finirait à l’abattoir.   Papa coupait cours à la discussion il n’aimait pas que je parle de ça.  Eric paraissait très soucieux de son poulain.  Ces chevaux c’est sa famille, il avait perdu son fils d’une grave maladie, sa femme était morte de chagrin, et son élevage représentait tout ce qu’il avait.

On annonçait maintenant le départ des tests, comme pour la première fois, aucune trace des propriétaires.  Départ donné, papa observe avec ces jumelles scrute les moindres gestes du cheval, alors qu’ils sont à l’autre bout de la piste papa nous dit que le cheval a été très mal travaillé, que pour lui il a une inflammation de la cuisse droite, et qu’il ambre en trottant, qu’il doit souffrir.

Dernier tournant, la ligne droite final, et là Volny passe la ligne d’arrivée avec un retard de 10 secondes.  L’entraineur quitte le sulky et confie le cheval à son lad, en lui précisant en néerlandais : « dételer et direct camion ».  Je suivais le cheval et effectivement sans même le doucher, le frictionner, il était remis dans le camion, après 10 minutes les autres chevaux étaient remontés à leur tour et le camion rentrait avec le lad. 

Le visage d’Eric était fermé, il disait à papa qu’il savait comment était le cheval et qu’il aurait dû refuser de leur vendre Volny.  C’était pourtant le business. Moi je ne parlais plus j’étais triste et je repensais à ce que Volny m’avait dit.  J’essayais de trouver le meilleur plan pour récupérer le cheval à la maison.  Alors que papa était parti discuter avec d’autres propriétaires, je profitais de son absence pour parler à Eric. 

Je lui confiais que j’arrivais à parler à Volny et que je voulais développer cette faculté, mais que pour cela il fallait que je le récupère.  Je voulais savoir si pour la loi en tant qu’éleveur, gardait-il un droit sur le cheval.   Il me précisa qu’il n’avait malheureusement aucun droit, la seule chose était que s’il était inscrit aux courses, qu’à chacune des courses gagnées ou dans les prix, un pourcentage lui était versé.   Mais qu’à aucun cas il avait le droit de décision.  Sur la route du retour, j’abordais encore le sujet, je suggérais à papa de le reprendre, que je le travaillerais toute seule s’il le fallait mais que je voulais ce cheval parce qu’il me parlait et que j’étais convaincue que je réussirais à le faire courir.  Papa un peu fâché me dit de ne pas insister et qu’il m’avait déjà dit à plusieurs reprises qu’il ne fallait pas s’attacher, que c’était avant tout notre travail, et qu’il fallait faire la part des choses.  Il ajouta, tu as plus de 25 chevaux à travailler à la maison, et tu as un cheval de promenade, que demander de plus. 

J’étais furieuse, je n’aimais vraiment pas qu’on me refuse quelque chose, depuis le départ de maman, papa était ma seule famille, il m’avait élevé seule, et ne me refusait jamais rien.  Là ca ne pouvait pas se passer ainsi.

Depuis l’âge de 5 ans je vis seule avec papa, maman ayant quitté le domicile conjugal pour vivre avec le meilleur driver de l’époque, rectification le driver le plus riche. 

C’est d’ailleurs pour cette raison que papa à quitter le cercle fermé des drivers pour se consacrer uniquement à l’entraînement et à travailler dans l’ombre.

Je continuais à insister et d’habitude il finit par craquer.

A peine rentré à la maison, le téléphone retentit, je pris l’appel, c’était un vendeur de bestiau et chevaux, après avoir parlé quelques minutes avec lui, je passais l’appel à papa.

Ce soir là, j’étais impolie, et je ne raccrochais pas le combiné, j’écoutais ainsi toute la conversation, celui-ci précisait qu’il avait été contacté par les propriétaires de Volny pour aller voir le cheval, faire une offre, et l’amener à l’abattoir.  Papa précisait que c’était un cheval limité mais bien travaillé il pouvait réussir et gagner quelques prix.  Mais vu son âge il était plus que temps de le faire travailler, en précisant que les propriétaires n’avaient pas de temps à perdre.

Je n’aurais jamais dû entendre cette phrase.

Je préparais un café à papa et lui amenait au bureau, je m’asseyais près de lui et remettais la même conversation sur le tapis…

Et si on reprend Volny… et… et … et…. Papa en avait assez de m’entendre et pour la première fois en plus de 12 ans me dit : « Non, je t’ai dit Non Eloïse, et ne revient plus là-dessus, tu as compris, c’est clair »

Je quittais le bureau en claquant la porte, je pleurais, j’étais tellement fâchée qu’aucune larme ne sortait de mes yeux.  Je me réfugiais dans ma chambre, à ce moment là, juste un instant, maman me manquait.

Après plusieurs minutes, papa n’était toujours pas venu me consoler.  Je décidais de descendre et de lui dire que je voulais utiliser l’argent que maman m’a laissé pour acheter Volny.  J’avais à peine effleuré le sujet que papa se fâchait à nouveau.  Telle une fille gâtée, je ne pouvais concevoir que papa me refuse quelque chose.  Il n’aurait jamais dû se fâcher de la sorte.

Le lendemain je devais passer travailler un cheval au trot monté chez Eric, et l’après-midi je devais la passer avec Anne-Sophie qui est « driver » au trot monté.  Je commençais à mettre mon plan au point.  Je notais sur une feuille tous les choses à faire.

Tôt le matin, je prenais mon petit déjeuner avec papa, mais sans un mot, et même pas un bonjour.   J’enfourchais ma moto de cross, et j’arrivais avec mon sac à dos chez Eric.  Tout en préparant le cheval j’expliquais en détail l’osmose que j’avais eue avec Volny. Je lui racontais que papa ne voulait vraiment pas que je reprenne ce cheval, mais que moi j’avais besoin de lui.  Chose incroyable, j’arrivais aujourd’hui à critiquer papa, à lui trouver plein de défauts, à trouver un tas d’erreur à mon éducation.  Eric m’arrêta de suite et me dit que mon père avait été très courageux pour m’élever seule et que j’étais la chose la plus importante pour lui, qu’il abandonnerait tout pour moi. Eric avait les larmes aux yeux, il ajouta : tu sais : « Tu es ce qui a de plus cher aux yeux de ton père, il ne serait plus là si tu n’étais pas là.  Et tu es très importante pour moi, tu sais très bien que je te considère comme ma fille, il agit comme cela pour te protéger. »

Mon côté petite fille à papa, gâtée remontait à la surface, et je me disais que mon plan allait fonctionner.

Après avoir travaillé chez Eric, j’enfourchais ma moto, et au lieu d’aller chez Anne-Sophie, je téléphonais au chauffeur du vendeur de bétail, je lui donnais rendez-vous.

Je savais que j’avais beaucoup de charme et qu’il ne me refuserait rien, je lui proposais alors un petit marché.  Au lieu de déposer Volny à l’abattoir, il devait le déposer dans une prairie près du bois.  Je lui expliquais que j’aimais trop ce cheval et que je voulais le sauver, qu’il me fallait gagner du temps.  Et surtout qu’il ne pouvait en parler à personne.  Jean-Louis avait le béguin pour moi, et je savais qu’il ne refuserait pas de m’aider.

En moto je gagnais une petite chaumière près du bois, j’aimais m’y réfugier, j’y étais venue toute petite avec maman, mais je ne me souviens plus ce qu’on venait y faire.  Je me mis à  faire un peu de ménage, il y avait une table, des chaises, un feu, un lit sur le côté et un canapé, un vaisselier remplis, un feu et un point d’eau.  A l’arrière, une table deux chaises et un relax était posé sur une terrasse.  Je décidais de profiter du beau soleil, et me relaxais sur la chaise longue.  Je m’endormais, mais à mon réveil le soleil avait quelque peu avancé, il devait déjà être tard, je regardais l’heure sur mon gsm, il était déjà 19h, j’avais prévu des choses à grignoter dans mon sac. 

Gaufres  aux sucres, lait chocolaté, un pur bonheur.  Pas un seul message sur mon portable, pas un seul appel.  Le matin j’avais téléphoné à mon amie, lui précisant que j’avais  un empêchement et que je ne pourrais pas venir lui rendre visite.  Toutefois au fond de moi j’espérais quand même que quelqu’un allait s’inquiéter de mon absence. 

Depuis que maman avait quitté le domicile conjugal le cercle de famille c’était beaucoup réduit.  En effet elle était partie vivre avec le plus riche et le plus prisé des drivers de trotteur du moment.  Ses frères et sœurs voyants l’attrait de l’argent n’avaient pas hésités un seul instant à choisir leur camp.  Quand à mes grands parents maternels, au-début ils venaient me chercher tous les mercredis, par la suite grand-père Félix est décédé, et ma grand-mère ne sachant pas conduire s’est éloignée peu à peu.  Papa lui, a un frère et une sœur, mais ne comprenne pas le métier de papa et ne lui parle plus, quand à ces parents, je ne les ais pas connus.  Depuis l’âge de 5 ans, notre univers relationnel tourne autour des clients, les amis et de nous deux.

La sonnerie de mon portable annonce un message, «Ma puce,  peux-tu me dire vers quelle heure tu seras à la maison.  Merci   Je t’aime   Ton papoune. »   Je décidais bien  évidemment  d’ignorer ce message.  Une demi heure plus tard un autre arrivait : « Apparemment tu es très occupée, mais s’il te plait répond moi au plus vite.  Papoune. »

Je savais très bien que papa allait commencer à angoisser, mais pour moi c’était la seule solution pour lui faire comprendre que j’étais mal et que je voulais ce cheval.

Pour ne pas stresser, je m’endormais, après plusieurs heures de sommeil profond, je suis réveillée par les vibrations de mon portable.  Je consultais la messagerie de mon téléphone, et j’avais je ne sais combien de sms, des appels en absence, des messages vocaux.

Le dernier vocal disait ceci : « ma chérie, je suis très très inquiet, j’ai téléphoné partout même aux hôpitaux, si tu peux, que tu n’es pas blessée, rassures moi, fais moi un sms.  Je t’aime ma puce, tu es tout pour moi.    J’étais bouleversée, mais je décidais de tenir bon.  Je consultais brièvement les autres appels, je repérais celui concernant Volny,  il était bien arrivé dans la prairie près du bois.

J’étais rassurée.  J’effaçais tous les autres pour garder de la place dans mon téléphone.  J’avais pris une revue hippique et je commençais à la feuilleter.  Papa continuais à tenter de me joindre, mais je faisais la sourde oreille.  La nuit se passait très vite, je mis mon téléphone sous silence pour pouvoir me reposer.  Le lendemain matin le message de papa était inquiétant : « Ma puce, voilà la police est ici, on va tout faire pour te retrouver, je t’aime, tu me manques tellement.  Si je t’ai fait du mal, dis le moi, je réparerai cela immédiatement.  Ton Papoune L’idée qu’il prévienne la police me faisait quelque peu flipper, mais je décidais de ne pas céder.  Un peu plus tard dans la journée, alors que me promenais dans la forêt et observais la nature et les animaux, mon téléphone vibrait dans ma poche, un appel masqué.  Le bip de la messagerie retentissait, et là ma curiosité était trop forte, je devais savoir qui cela pouvait être : et là…. Stupéfaction, c’était un message de ma mère : « Ma chérie, je suis très inquiète, ton papa est effondré, si on peut faire quelque chose pour toi, dis le moi, dis le nous…  Eloïse, s’il te plait, je me rends compte à quel point tu es importante dans mon cœur, je suis une égoïste, et là pour la première fois de ma vie je me rends compte que je risque de perdre la seule chose qui soit vraiment à moi, toi ma petite fille, s’il te plait r » le message était si long que la messagerie n’avait pas pu prendre la suite.

Le calme de la forêt faisait maintenant place aux aboiements de chiens, je les entendais de plus en plus proches.  Je décidais alors te téléphoner à papa.  Ma main tremblait sur le gsm, et un nœud c’était installé dans ma gorge. L’Eloïse si forte et rebelle laissait place tout à coup à une petite fille fragile.  J’appuyais sur le bouton vert et à peine une sonnerie plus tard j’entendis : « Ma chérie, tout va bien ? » Je ne savais sortir aucun mot, je pleurais, je sanglotais, j’arrivais à peine à dire timidement oui Papoune, oui.

Tout à coup se fut une voix beaucoup plus catégorique et surtout plus forte au bout du fil : « Bonjour, Commissaire Chalon, dis moi, êtes-vous en danger ? » d’une voix timide je répondais non, « Pouvez-vous nous dire où vous vous trouvez ? » Oui « Etes-vous seule ? » Oui « Dites nous où vous êtes, on vient vous chercher » Je veux parler à papa « Votre père est très mal depuis votre disparition, nous venons vous chercher en sa compagnie »  Ok

Je raccrochais, et je m’asseyais, je compris tout à coup que ce que j’avais fait était grave.  Et surtout que papa était très mal.  Une dizaine de minutes plus tard je vis une voiture grise se garer sur la route de la clairière à côté de la maisonnette et deux hommes en uniforme en sortir.  « Mademoiselle Eloïse Bones ? » oui « Vous n’avez rien, vous n’êtes pas blessée ? » Non tout va bien.  Ils m’invitaient à les suivre et à monter à l’arrière de la voiture, là je trouvais mon père, recroquevillé sur lui-même, en pleur.  Je me jetais littéralement dans ces bras, et je pleurais à chaudes larmes, il me dit : « J’ai eu si peur ma chérie, tellement peur, ne me fais plus jamais ça je ne pourrais pas le supporter » On s’arrêtait maintenant au commissariat de Police.  Le commissaire m’expliquait que mon geste était très grave, car ma disparition était considérée comme inquiétante, que mon père était un des principaux suspect car nous avions eu un différent et que son ami Eric le deuxième suspect car la dernière personne à m’avoir vue.

Je ne pouvais que me rendre à l’évidence, et me dire que ce que j’avais fait était irresponsable.  J’expliquais que je voulais juste faire peur à mon père et que je n’avais pas mesuré les conséquences de mes actes.  Il me prévient que c’est la première et la dernière fois que cela doit se produire que si il se passe encore quelque chose de similaire, que les frais des recherches et autres seront facturés à mon père.

Papa fait son entrée dans la même pièce, il est tellement bouleversé, il me prend dans ses bras et me serre très fort.  Une psychologue vient nous proposer son aide.  Mais je prends la parole et lui dit que tout va bien entre mon père et moi, c’était juste qu’il ne voulait pas m’acheter un cheval et que j’étais fâchée sur lui.  Papa me confie qu’il était tellement désespéré qu’il avait appelé maman alors que ça faisait presque 13 ans qu’ils n’avaient plus aucun contact.

Les policiers nous suggèrent de passer la nuit à l’extérieur, dans un hôtel, pour parler et se reposer.  Car demain il faudra affronter les amis, la famille et les journalistes venus en nombre vu la notoriété ressente de papa.  Le lendemain matin le commissaire nous raccompagna à la maison. 

 

Alors que nous rentrions dans la maison, la police s’occupait de faire une déclaration à la presse, en disant qu’il n’y avait rien de grave, que je n’avais rien, que j’étais juste partie parce que j’étais fâchée de ne pouvoir récupérer un cheval avant qu’il ne soit envoyé à l’abattoir.  Et que pour le moment il fallait laisser la petite famille se retrouver et se reposer.

Dans la maison, maman était là droite devant la cheminée, elle était comme dans mes souvenirs,  mince, grande, très féminine, très belle.  Elle était figée, les larmes coulaient sur ses joues, son mascara avait quelque peu coulé, mais elle restait immobile.

De mon côté je restais près de la table, je regardais les personnes présentes, il y avait Eric, Sabrina la femme de ménage, le couple de voisins et les propriétaires des chevaux.  Tous étaient venus soutenir papa.  Tout à coup papa me dit : « Va faire un câlin à ta maman, elle a eu très peur tu sais »  Elle me serrait si fort que je pouvais à peine respirer et elle pleurait à chaudes larmes, elle n’arrêtait pas de dire, ma petite fille pardon, pardon, je t’aime tant ….. Qu’est-ce que j’ai fait.

Sabrina suggérait de boire un verre à nos retrouvailles, et peu à peu les gens partaient, j’avais l’impression de me trouver dans un film.  Papa était assis dans le fauteuil du coin, le visage fermé, sans un mot.

Alors qu’il ne restait qu’Eric, papa, maman, Sabrina, et moi, Eric me fit le signe d’aller vers mon père.  Papa me serra très fort dans ses bras et pleurait de plus belle en me disant : « tu sais que je t’aime et que je ne pourrai pas vivre sans toi » Je restais silencieuse.

Le téléphone retentit et papa demanda à Eric de prendre l’appel, j’entendis dire, c’est très gentil, mais il est trop tard, il est parti il y a 3 jours à l’abattoir.  Et là je sorti de mon mutisme en disant : « Non non Volny est dans la prairie du bois » Eric demanda de rappeler plus tard.

De retour dans la pièce me dit : « Que viens-tu de dire ? Volny n’est pas à l’abattoir ? »  Je lui répondis que non, que j’avais demandé au chauffeur de camion de le déposer dans la prairie du bois.  Tous paraissaient soulagés.  Et moi encore plus.  Le téléphone recommençait à sonner et j’entendais Eric donner un numéro de compte.  A peine raccroché, un nouvel appel arrivait. 

Maman finit par venir à moi et me dit : « Pourrions-nous aller un moment dans ta chambre pour discuter »  Je regardais papa et j’attendais son approbation.

A deux dans la pièce, on ne savait comment faire, mais très vite elle me dit : « J’ai compris bien trop tard que la seule chose que j’avais dans la vie c’était toi ma fille, que je t’avais lâchement abandonnée, et que c’est malheureusement dans une épreuve comme celle-ci qu’on se rendait compte de certaines choses.  Aujourd’hui alors que je croyais vivre avec un homme qui m’aimait, il avait préféré prendre l’avion pour discuter une course dans le sud de la France plutôt que d’être près de moi dans ce moment pénible. »  Je ne savais quoi répondre.  Je disais juste : « Ne t’inquiète pas tu es là et c’est le principal »

On se faisait un gros bisou, elle remarquait que je gardais depuis tout ce temps des photos des concours de jumping qu’elle avait gagné et elle me fit un sourire.

Alors qu’on regagnait la salle à manger, le téléphone continuait de sonner et Eric paraissait super excité.  Entre deux, il vient me dire : « c’est incroyable les gens sont émus de ce que tu as fait pour ce cheval, ils téléphonent tous pour faire des dons, pour que tu puisses l’acheter et même pour que tu puisses t’en occuper et payer les inscriptions, le vétérinaire, le maréchal ferrant et bien d’autres choses.

Papa était toujours dans son coin, et toujours très faible.  J’allais le rassurer.  Tout à coup on frappe à la porte, c’était Jean-Louis : « Bonjour à tous, je viens vous apporter les documents du cheval, j’espère que je ne vais pas avoir de problème, que je ne vais pas perdre mon travail…  Eloïse, te rends-tu compte de ce que tu m’as fait faire.  En acceptant je ne pensais pas que les choses seraient si graves. »

Eric prit la parole et lui dit : « Jean-Louis ne t’inquiète pas j’ai eu ton patron, nous avons déjà négocié le prix du cheval, et nous lui avons fait une offre bien meilleure que celle de l’abattoir, il est très content et à même proposé de te donner une prime. »  Un sourire illumina le visage du jeune homme.  Puis il ajouta : « demain j’irai rechercher la vedette et je vous le ramènerai, … enfin,…. Si cela vous convient ? »

Tous ensemble nous lui répondions en cœur : « OUiiiiii, super »

Je raccompagnais JL à la porte, et là il me prit dans ses bras, m’embrassa et me dit : « J’ai eu si peur »   Quelques peu perturbée, je lui redonnai un bisou similaire. 

De retour dans la pièce maman me demanda d’aller préparer quelque chose à manger avec elle, et me dit : « ce garçon est follement amoureux, cela se voit dans ses yeux, et toi aussi ma chérie » Pour la première fois de ma vie je connaissais se sentiment et chose inattendue je vivais ce moment en compagnie de maman. 

Le soir papa proposait à maman d’occuper la chambre d’ami aussi longtemps qu’elle le voulait.

La nuit je n’arrivais pas à dormir, j’entendais de petits bruits à l’extérieur, il faisait chaud et la fenêtre de ma chambre était ouverte.  Alors que je m’approchais pour la refermer, je vis papa et maman sur le banc dehors, j’essayais d’entendre leur conversation, mais j’avais peur qu’ils me surprennent.  A un moment alors que j’allais fermer la fenêtre, je les vis s’embrasser et être enlacés, je pouvais presque ressentir les battements de leurs cœurs. J’avais un sourire, et je me dis, pas possible je dois rêver.

Le lendemain maman était joyeuse, elle avait dressé la table, avait préparé du pain perdu, et papa était tout sourire, lui habituellement le regard gris rayonnait de bonheur.

J’entendis le camion arriver sur les graviers, et je courais le plus vite possible et criant Volny, Volny, et lui me répondait en hennissant.

A peine le camion immobilisé, je m’occupais d’ouvrir te tape-cul et d’aller rejoindre Volny.  Son regard était noir, foudroyant, je ne l’avais jamais vu comme ça, et là il me dit : « Doucement Eloïse, tu as des explications à me fournir, d’accord,  je ne suis pas réduis en saucisse, mais je me suis beaucoup inquiété pour toi, ne refais plus jamais cela. » Je le regardais dans son regard sombre, et lui dit : excuse, je ne referai plus jamais cela, maintenant j’ai tout ceux que j’aime près de moi.  Papa et maman se tenait au bord du camion et à ce moment Volny me dit : « Regarde »  Papa venait de serrer maman par la taille et lui donner un bisou sur la joue.

Je descendais le cheval et allait l’installais dans son boxe.

Nous passions un moment seul à nous retrouver.  Et nous échangions des regards mais aussi des points de vue.  Volny me dit : « Alors Eloïse qu’est ce que tu attends de moi » « Je veux faire de toi un cheval de course qui pourra montrer à tous que tu n’es pas de la chipolata mais bien un champion. »  « Ok mais ça ne va pas être facile, je suis nulle, je n’ai pas de vitesse, je suis lourd… et en plus j’ai mal, mal aux dos, mal aux pattes. »  C’est déjà un très bon départ je vais téléphoner à Coralie la naturopathe, à deux on lui expliquera ce que tu as, et elle te trouvera un remède et puis il faudra que tu travailles encore et encore et que tu transforme ces petits rondins de graisse en muscle. »  « De la graisse, j’ai de la graisse moi, et bien ça alors, tu me vexes, toi avec la peau sur les os, tu ne risques pas d’en avoir »  Peu à peu on se retrouvait et Volny décompressait et par la même occasion moi aussi.  Après un petit brossage comme il aime, je devais rentrer pour manger et puis travailler avec papa.  Je quittais lentement le boxe, Volny semblait commencer une sieste.  En refermant la porte j’entendis : « Eloïse, encore merci, merci à toi et à Jean-Louis.  A propos j’ai cru comprendre que … Il te regarde avec des yeux bizarres …. Non ??? » 

Cette réflexion me faisait quelque peu sourire, je m’éloignais et je rigolais de plus belle, mon cheval serait-il jaloux, à propos de jalousie, j’allais à l’arrière près de la piste voir Ariane, elle broutait paisiblement mais dès qu’elle m’aperçoit, elle accourt au plus vite.  Je lui dis : « Tu sais Ariane je m’occupe de pas mal de chevaux ici avec papa, là maintenant je vais m’occuper de Volny pour qu’il devienne un champion, j’espère que tu comprends et que tu ne seras pas fâchée sur moi »  A ma grande stupeur j’entendis : « ah ouii ce fameux cheval pour qui tu es partie, tu ne  penses pas que j’ai eu peur pour toi, tu crois quoi, que nous sommes juste des bêtes, et bien non nous avons des sentiments comme les humains, je dirais bien plus sincères que les humains.  Enfin je suis un peu sur la défensive car j’ai eu très peur, mais je suis contente qu’il soit là avec nous, … tu me le présenteras … Disons que lui va devoir suer, et que nous nous partageons des moments plus sentimental.  A propos nous devrions la prochaine promenade aller à la rivière, j’aurais ainsi une séance de balnéothérapie, et sur notre route, il y a la maison de Jean-Louis… Allez ma belle viens je te fais un câlin.  Je t’aime. »

Je n’en croyais pas mes oreilles, j’entendais aussi les réflexions d’Ariane, je la serrais très fort dans mes bras, je lui faisais un bisou sur le naseau, et je lui dis, promis on ira voir Jean-Louis.

De retour à la maison, papa était au téléphone avec la Fédération pour pouvoir connaître les disponibilités des tests.  Il me dit : « Voilà tu as un mois pas un jour de plus pour préparer ton cheval, si il rate cette fois, je ne veux plus que tu t’acharnes avec cette histoire, et le chantage ne fonctionnera plus.  Tu m’as bien compris Eloïse.  Je répondis un peu gênée : « Oui papa, merci, merci beaucoup je vous aime tous les deux, Maman je t’aime. » Maman arrivait en pleur dans mes bras et me dit moi aussi ma petite fille je t’aime.

Pendant que maman et Sabine préparait le repas, papa et moi étudions les différents dossiers des chevaux à travailler.  On établissait le bilan et les choses à faire pour Volny, papa comptait bien prendre sa revanche et prouver qu’il était le meilleur entraîneur et que ce cheval était capable de gagner plus d’une course.  Je demandais à papa de contacter Coralie et je lui expliquais que Volny m’avait dit qu’il avait mal au dos, j’enchaînais en lui disant que je pouvais maintenant parler avec Ariane.  Aussitôt il me dit : demain tu iras voir Ultra vite, car il est de plus en plus ronchon, demande lui ce qu’il a, tu veux bien ?  Pour la première fois papa ne me demandait pas d’arrêter de parler de cela et en plus il voulait même que je teste le truc sur un de ses chevaux.  Quelle évolution.  J’étais heureuse.  Le rendez-vous était pris avec Coralie pour le lendemain à 9H.  Dans la cuisine le bruit des assiettes et des casseroles raisonnait et bientôt on entendait maman crier : « A table mes deux amours » Papa se retournait vers moi perplexe, en me faisait un signe avec les yeux et la bouche et me dit elle doit certainement parler de toi et du chien.  Lorsque papa entra dans la salle à manger il demanda : « et moi je n’ai pas droit au repas ? » Maman surprise lui répondit : « Si bien sûr je vous ai appelé tous les deux, et papa pouffa de rire en disant je croyais que c’était pour Eloïse et le chien » Tout le monde éclata de rire, puis maman s’approcha de papa, le regardait dans les yeux et lui dit : « J’ai fait la pire des conneries de ma vie en te quittant, en quittant ma fille, ma famille, ma maison et mes amis, cela fait 12 ans que je crois être heureuse et je me rend compte en deux jours ici que le véritable amour est ici, que cette maison immonde de bonheur, et que j’ai une fille plus que merveilleuse. »  Les larmes coulaient à nouveaux sur ses joues et elle ajouta : « Permets moi de gouter encore un peu à ce bonheur, et … je voulais te dire … Je t’aime. »  Papa la serra dans ses bras et je rougissais du baiser qu’il osait lui donner face à moi.  J’ajoutais : « vous continuerez plus tard, le repas va être froid » Sabrina était heureuse, elle me fit un clin d’œil.

 

 

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