Voyage pour Alain

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Voyage pour Alain

Alain représentait pour moi l’amitié fraternelle. Nous nous étions connus en Auvergne où je rénovais une maison avec mon ami Pierre. Alain et sa compagne Céline louaient une autre maison au bout du hameau pour changer d’environnement et changer de vie. Nous sommes devenus amis dès notre première rencontre.

Nous nous voyions tous les jours, pour discuter devant la cheminée en hiver ou prendre un temps de repos dans le jardin en été ou devant leur maison à l’ombre d’un grand parasol.

Un jour, j’appris par son beau frère qu’ »Alain ne passerait pas l’année 94 ».

-         Pourquoi dis-tu cela ? lui demandai-je.

-         « Ah, je pensais que vous étiez au courant, Alain et Céline sont malades du sida. Surtout, n’en parlez à personne, je viens de faire une grosse gaffe ».

Le beau frère a fini son verre et il est parti, me laissant en plein désarroi, avec un secret terrible à garder.

La relation amicale n’a pas changé mais il existait désormais un tabou dans la conversation, qui a perduré longtemps. Lors d’une soirée festive, mon copain et Alain sont partis pour acheter des cigarettes et Pierre lui a dit qu’il connaissait leur secret. Le soulagement et la compréhension ouvraient la porte de l’interdit.

Ce couple d’amis qui a longtemps refusé tout traitement, puisait dans leur union une force volontaire à combattre les épreuves. Avec pudeur, ils cherchaient à jouir des petits moments de bonheur simple. J’ai perçu leur force comme une immense qualité spirituelle. Alain voulait voir l’an 2000 avant de mourir.

Sa copine l’a laissé en 1997, son désir de vivre terrassé par la phase impitoyable. Seul désormais, Alain est parti s’installer dans le sud avec ses parents, près de Perpignan. Je l’ai revu quelquefois, amaigri, semblant en perte de repères et surtout d’amour. Je ne savais plus quoi lui dire, son moral était descendu en flèche. Moi, j’avais quitté mon copain, j’avais voyagé en Afrique et rencontré mon futur époux.

Lorsque j’avais repris la conduite en Auvergne, Alain, qui bricolait les voitures, m’avait donné une 104. Ce véhicule me rendait indépendante, j’allais faire les courses, rendre visite aux amis et en chercher d’autres à la gare de Vichy. Mon mari est arrivé en France au mois de juillet 1998, juste avant la finale de la coupe du monde de football. J’étais heureuse de lui faire découvrir « la brousse française ».

 J’ai organisé une petite leçon de conduite en démarrant près de la maison d’Alain. Il fallait rouler tout droit en première et tourner à droite pour suivre le chemin jusqu’à la maison. Au tournant, mon mari a paniqué, il a appuyé sur l’accélérateur, la voiture est montée sur un petit talus avant de virer complètement à droite et de grimper sur un muret de pierres sèches avant de s’immobiliser. Le choc fut un peu rude et je pensais simultanément à Alain. Ce fut le jour et peut-être l’heure de sa mort.

Nous devions rentrer à Paris. Lorsque les parents d’Alain m’annoncèrent la nouvelle, je me suis dit que ma présence était indispensable à l’inhumation et représenterait tous les amis proches de la région. La cérémonie aurait lieu le lendemain à midi.

Arrivée à Paris, je déposais mon sac à la maison, pris quelques affaires et me rendis à la gare. Un train de nuit devait arriver à Perpignan vers huit heures du matin, je joignis la mère d’Alain afin de convenir d’un rendez-vous près de l’hôpital.

Je m’embarquai dans le train et pensais à tous les souvenirs heureux, les joies partagées avec mes amis et je m’endormis. A Toulouse, je n’entendis aucune annonce et le train s’ébranla. A l’aube, je ne reconnus rien du paysage, nous étions dans la montagne. Une jeune femme placée derrière moi me demanda où on arrivait. Le doute s’installa et après renseignements pris auprès d’autres voyageurs, nous allions arriver à la Tour de Carol, près d’Andorre.

Avec ma voisine, nous avons décidé de voyager ensemble et nous avons cherché le train jaune qui relie la Tour de Carol à Villefranche de Conflent. Ce petit train qui sillonne à travers les Pyrénées offre un paysage pittoresque mais c’est un tortillard. Mon état de stress augmentait et j’allais trouver le contrôleur. Il me dit que je ne serais jamais à Perpignan à midi, quel que soit le mode de transport emprunté et me conseilla néanmoins de descendre à la prochaine gare. Je proposai immédiatement à Julie de tenter le stop avec moi.

A peine sorties de la gare, nous trouvions le chemin pour gagner la route nationale. Nous eûmes de la chance, une première voiture s’arrêta et déposa Julie devant chez elle et moi juste un peu plus loin. Je contournai un rond-point et cherchais un endroit propice pour y stationner. Une seconde voiture s’arrêta et je contai mon histoire au conducteur. Il aurait dû déposer son véhicule au garage mais il se montra très compréhensif et généreux. Il appuya sur l’accélérateur et me conduisit jusqu’au crématorium, éloigné de douze kilomètres supplémentaires de Perpignan. Il était midi pile, tout le monde était réuni sous un soleil de plomb. La cérémonie était achevée, je retrouvais les parents d’Alain. Sa mère me dit :

« eh bien, Alain t’aura fait voyager ».

Je n’avais pas penser à cette hypothèse, il savait que j’adore voyager et c’était son dernier cadeau. En cette circonstance, je n’ai pas pris le temps d’en profiter pleinement. J’ai accepté l’invitation à dîner avec la famille et les amis et puis j’ai pris congé rapidement, je voulais rentrer chez moi.

Les meilleurs amis se respectent profondément. Alain était mon ami. Quelqu’un de simplement formidable.

Evelyne BELLORGET

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