Quatre-vingt-cinq

Christophe Soresto

La déferlante touristique a passé.


Des chaises empilées, des transats renversés dans l'indifférence ; des seaux troués, des pelles et des râteaux démembrés : tout indique qu'il y a peu on lézardait en maillot, on canardait impitoyablement des boules chromées qui sonnaient lorsqu'on était habile. Derrière les grilles de cette boutique, on essayait des paréos avec envie et des robes avec fébrilité. Les bancs collent encore des litres de glace fondus au soleil. Les pelouses souillées, saccagées, implorent pitié et mansuétude, repos et petits soins.


Il n'y a plus personne en ville. On entend très nettement les haubans claquer sur les mâts des voiliers, aux rythmes capricieux du vent. Plus de cris, de pleurs, de commerçants pour haranguer les familles nonchalantes. Qui soufflera mes bougies ? Qui pour chanter faux et à tue-tête que ce moment est joyeux, que la vie est légère et douce ?


Chaque jour, depuis deux mois, je fête mon anniversaire.


J'ai méticuleusement planifié mon affaire, organisé dans les moindres détails toutes mes soirées. Pour la Fête nationale, je m'en suis sortie avec un code vestimentaire tricolore, mais sans la musique militaire... Je ne suis jamais passée deux fois dans le même établissement – il faut dire que la côte n'en manque pas. Je me suis toujours présentée sous un patronyme différent, feignant en quelques occasions de n'être pas du pays.


J'ai eu de vrais bâtons de cire blanche, des biscornus et colorés, des feux de Bengale aussi, des flammes presque dangereuses, mais tellement enthousiasmantes ; des lettres savamment dessinées et d'autres torchées à la va-vite. Diverses tartes et gâteaux y sont passés, avec du sirop de fraise, des amandes, des fruits exotiques ou des crèmes industrielles ; pas autant de chocolat que je l'aurais souhaité.


Moyennant finances – pour être honnête, toutes mes économies ont été englouties –, des filles ondoyantes et des éphèbes musculeux ont dansé pour moi sur les dernières nouveautés que des DJ hermétiques choisissaient avec morgue ; des canapés épicés, des poissons délicatement cuisinés, des saveurs d'Orient et d'Afrique ont régalé mes convives ; le champagne, les meilleurs crus et parfois des piquettes mémorables ont coulé à ma gloire.


Depuis le pont d'un yacht russe qui avait jeté l'ancre au large ou bien alanguie sur la terrasse d'un casino, j'ai contemplé d'immuables levers de soleil, bercée d'illusions et des ultimes bourdonnements de la nuit.


Je ne me suis pas offert un jour de répit.


Couchée quand sortaient les joggeurs, je dormais tard, la tête emplie de nouveaux souvenirs, de nouveaux amis, d'une pléthore de rêves bienvenus. Hors de question de manquer une occasion d'être au cœur de la fête, le centre de toutes les attentions. Les publics clairsemés ne me faisaient pas peur, ni les salles bondées d'ailleurs.


Ce fut un déferlement de tenues recherchées, de bijoux fantasques ou de parures précieuses. Au cours d'une seule fête, j'ai changé trois fois de coiffure ; lors d'une autre, j'arborais d'incroyables sous-vêtements ; toujours je mélangeais les styles et les époques, affolant les demoiselles alentour qui tentaient de suivre mon rythme.


J'ai tenu un décompte précis de mes invités, envoyé des dizaines de photos sur les réseaux sociaux, des commentaires drôles et élogieux, des appréciations dithyrambiques sur telle ou telle de mes copines d'une nuit, des commentaires un peu osés sur ce beau gosse aux épaules carrées, cet autre au regard charbonneux.


Certes, je n'ai pas été raisonnable.


J'ai goûté une quantité incroyable de produits, la plupart chimiques, tous déstabilisants, envoûtants, certains euphorisants, d'autres franchement inquiétants. Et fatigants, un peu, à la fin.


J'ai cédé aux avances insistantes d'un drôle de garçon. Il aurait sans doute trouvé injuste de ne pas être honoré pour tous les efforts consentis. Souvent, il fallait désigner un vainqueur quand deux coqs se volaient dans les plumes. Un soir, il n'y en eut pas, et ce fut très doux quoi qu'on en pense.


J'ai épuisé ma tête, j'ai épuisé mes sens, j'ai vidé les heures de leur contenu, goûté les secondes qui m'étaient offertes, amères ou sucrées, douces ou violentes.


Ma famille ? Mes proches ? Il y a bien longtemps que je n'ai plus de nouvelles. Je l'ai souhaité, cherché, rompant une à une les amarres qui pouvaient me lier à ce cousin, cette nièce, cette vieille camarade encombrante et compatissante. Je voulais être libre, expérimenter, savourer ce qui me serait encore donné.


Ce matin, c'est officiellement mon jour de naissance. J'ai 85 ans.


En tout cas, je le prétends. J'exige de pouvoir dire et annoncer et publier partout que j'ai fêté quatre-vingt-cinq printemps, que j'ai atteint moi aussi l'espérance de vie à laquelle chacune a le droit dans nos confortables contrées !


Ma carte d'identité, indifférente, affirme pour sa part que je franchis tout juste la barre des 23.


Quant aux médecins, avec leur froideur habituelle et leurs avis autorisés, ils s'en remettent à un miracle et m'accordent jusqu'à Noël.

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