LE FUMOIR

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LE FUMOIR

Le Fumoir, restaurant salon de thé, station Louvre. Je rentre dans l’établissement, une aimable femme malgache m’accueille. Elle me place sur une banquette à gauche, dos à une grande peinture murale. Un homme malgache, dans son costume sobre et élégant, vient peu après prendre la commande. Ambiance huilée, coloniale, feutrée. Tons chauds et sourds. Lumières tamisées. Je m’imprègne de l’ambiance, profite de la douce senteur musquée des bougies disposées ça et là. Enfin, je me mets à observer mes voisins de table. J’adore cette distraction. Entrer dans la vie des gens et en ressortir rapidement comme un petit rat. Curiosité naturelle.

 Une fille devant moi, sans doute apprentie mannequin, 18 ans. Soudée à son téléphone. Elle balance ses cheveux en arrière. Cheveux longs d’un ton auburn subtil, en harmonie avec le lieu. Ses yeux sont d’un bleu très clair. Des yeux de loup. Elle scrute les alentours puis se lève en maintenant sa poitrine en avant. Debout. Elle porte un collier de chien. Elle termine sa conversation téléphonique :

- Trop de la chance, oui oui. Pas de soucis. Ouah ! Un truc de ouf, je t’assure : un-truc-de-OUF. Un-truc-de-OUF, finit-elle en haussant ostensiblement le ton.

Elle me hérisse le poil. Un truc de ouf. Elle se dandine puis entame sa marche : sur une ligne, un pied pile devant l’autre jusqu’aux toilettes. Une funambule. Elle balance ses cheveux en arrière avant de descendre les escaliers qui mènent au petit coin. J’imagine juste le cirque du roulement de cul dans la descente. Un roulé-boulé, peut-être ? Non, rien. Elle remet certainement ses cheveux en arrière en poussant la porte-saloon des commodités. Avant de s’apercevoir qu’il n’y a personne pour la regarder. Certainement un nouveau sketch au lavabo et un petit coup de gloss. J’imagine.

Nouveau tour d’horizon. Ce restaurant est sombre. Mimétisme ; les gens qui le fréquentent sont également habillés de marron foncé, de noir ou d’anthracite. Les hommes ont le costume Men in Black version chic décontracté, les femmes des robes en lainage couleur terre et des bottes en nubuck. Mon plat arrive, ça sent bon son poisson curry/lait de coco. Deux filles s’installent à mes côtés. Je vais me régaler. Je les observe discrètement. Je fais mine de surveiller l’entrée, dans l’attitude : « j’attends quelqu’un, sans stress, mais j’attends ». En fait, j’attends surtout que la petite des toilettes remonte.

Bon, les nouvelles voisines sont sans doute deux sœurs. Au premier abord, on dirait des jumelles. En regardant de plus près, elles ne se ressemblent pas. Pourtant, je me dis « elles ont la même gueule ». Elles ne se ressemblent pas vraiment mais bizarrement elles ont la même gueule. Je les regarde plus fixement. J’y suis. Elles ont la même morphologie. Une ossature typique 7ème arrondissement que l’on retrouve chez d’autres peuplades comme celles des environs, rue du faubourg St-Honoré. Pommettes saillantes, dentition soignée, bonne alimentation depuis toujours. Et il y a autre chose qui les réunit. Un air de bonne famille, certainement, l’air serein. Les narines bien ouvertes pour respirer un air qui sera – lois de la reproduction – toujours bon pour elles. L’air tranquille de celles qui ont le choix et qui l’auront à vie.

OK, déterminisme social, dans le coin, on connaît. Autre chose ?

Je balaye la salle et je suis pris par ce que les comédiens appellent un «  double take ». Le regard circule et revient subitement sur l’objet qui a créé la  surprise.

Et là, il y a de quoi avoir un double take. Qui est devant moi ? La fille des toilettes ? Non, celle-ci, je l’attends toujours, elle a dû éviter de justesse l’aspiration groupée téléphone-cheveux dans le sèche-mains. Un truc de ouf. Non, devant moi : Houellebecq.

Le grand écrivain canin anciennement exilé sur les terres irlandaises. Houellebecq. Pas son clone, le vrai.

Seul à une table, il écrit, un whisky à proximité – tiens, il boit ? Je regarde ses mains qui courent sur la feuille. Des mains de fumeur pas comme les autres. On reconnaît même ce dandy tabagique à ce qu’il a des dépôts marron de nicotine non pas entre l’index et le majeur comme tout fumeur qui se respecte mais entre le majeur et l’annulaire. Houellebecq ? Incroyable ! Houellebecq !  Houellebecq sans son chien !

Soudain, j’entends de petits cris dans la descente d’escalier. La jeune  femme mannequin doit avoir fini de se repoudrer le museau. Je la vois enfin. Elle se tient là, à quatre pattes en haut des marches. Elle tourne un peu la tête pour observer l’assistance. Son téléphone se balance au bout de ses longs cheveux mouillés pendants. Un problème de chasse d’eau ? Toujours à quatre pattes, elle poursuit son chemin vers l’écrivain.  Démarche animale. Féline, ou plutôt canine. Elle arrive devant l’homme au Un visage. Elle s’affale à ses pieds en jappant. Houellebecq, attendri, la regarde et lui sourit, il caresse sa longue chevelure un moment. La chienne s’assoupit. Après avoir écrit quelques notes, l’homme pose par terre les reliefs de son poulet déglacé au verjus. La femelle entame délicatement sa pâtée. Le fumeur et la chienne se regardent tendrement ; elle tente d’ouvrir sa gueule, il pose aussitôt un doigt sur son museau. Silence. Sois belle et tais-toi.   Le quinquagénaire range ses affaires, se retourne et sort de sa sacoche…une laisse.

Arrivé à la porte, il allume une cigarette et tire doucement sur la corde . La chienne derrière lui jette un dernier coup d’œil aux clients et repousse machinalement les longs  poils de sa tête en arrière en couinant.

Un truc de OUAF.

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